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Page:Revue bleue, tome XLVIII, 1891.djvu/847

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M. FERDINAND BRUNETIÊRE. — LES ÉPOQUES DU THÉÂTRE FRANÇAIS.

cri du cœur », a dit quoiqu’un; mais nous en poussons tous, des « cris du cœur ■>! — et j’aime à croire qu’il disait vrai, — seulement le difficile, et le rare, et l’art par conséquent est de lui donner, à ce « cri du cœur », une voix inoubliable. C’est ce que Racine a fait, dans cette même Andro- maquc, dont il nous reste maintenante voir les qualités originales et uniques sortir, en quelque façon, et se composer du mélange de tous ces éléments renouvelés et transfigurés par son génie. Le drame est humain d’abord, largement et profon- dément humain, quand ce ne serait que pour l’art avec lequel Racine y a comme effacé tout ce que le génie déclamatoire de Corneille avait mis d’horreur en lumière dans son Periharite. Ce que les personnages de Corneille ont do moins naturel en effet, do plus ex- cessif et de véritablement d’inhumain, c’est l’insolente emphase avec laquelle, vous le savez, ils se glorifient eux-mêmes de leur atrocité. Ne l’avez-vous pas vu, n’en avez-vous pas vous-mêmes été choqués dans Bodo- gune ? Apprends, ma confidente, apprends à me connaître... ou encore : S’il était quelque voie, infâme ou légitime, Que m’enseignât la gloire ou que m’ouvrît le crime... et encore : Je sais bien que le sang qu’à vos inains je demande N’est pas le digne effet d’une valeur bien grande... On ne se dit pas de ces sortes do choses à soi-même, — et encore moins aux autres. Car, notez bien, mes- sieurs, la différence : les personnages de Racine, sou Pyrrhus, son Hermione, ou son Oreste ne sont pas moins prêts que ceux de Corneille à toutes les vio- lonces ou à tous les crimes, — puisque ceci est de l’es- sence même de la tragédie, — mais ils se déguisent à eux-mêmes, sous leurs artifices do style, ce que leurs artes ont de criminel et leurs sentiments de violent ; mais ils ne veulent pas leurs crimes, ils ne les ont pas machinés de longue date; ils ne tirent point gloire de losavoirconf^us.Ilermioncne veut point la mort de Pyr- rhus, ni Pyrrhus ne vcul celle d’Astyanax’: Hermione veut ramener Pyrrhus à elle, et Pyrriius veut fléchir Andro- niaquo. Ainsi la fin qu’ils poursuivent leur donne ; eux-mêmes le change sur la nature des moyens qu’ils omploient, et ils ne les nomment point par leur nom, I .s moyens, parce qu’ils ne les connaissent qu’à peine ^ous leur véritable aspect. C’est la /;sî/c/io%ic de Racine i|iii succède à la logique de Corneille. Toutes ces images de sang, de mort, de supplice que les tyrans 1 Corneille présentaient à leurs victimes avec une ubtentation mêlée de mauvais goût, sont ici voilées, atténuées, indiquées plutôt qu’exprimées : Le fils me répondra des mépris de la mère ; Madame, en l’embrassant, songez à le sauver. Mais comment en « répondra-t-il » et de quoi faut-il le « sauver»? Nous le savons, et Andromaque aussi, mais d’une manière qui laisse encore quelque place à l’espérance; et cela n’a l’air de rien; et, cependant, il n’en faut pas plus pour rabattre la tragédie du plan de l’histoire sur celui de l’humanité, si je puis user de cette expression; et cela suffit pour achever de la transformer d’une succession d’événements en une succession « d’états d’àme ». Considérez maintenant, de ce point de vue, l’intrigue d’ Andromaque. Nous n’avons plus ici besoin, pour faire avancer l’action, d’événements qui lui communiquent une impulsion du dehors; mais un mouvement tout intérieur s’y accélère, d’acte en acte, ou de scène en scène, sous la loi de sa nécessité propre. Tous donnés dès le premier acte, les sentiments ne se modifient qu’en se composant, en s’opposant, ou en se contra- riant entre eux. Suspendue dès l’abord comme à une résolution d’Andromaque, la pièce entière, balancée par les résolutions correspondantes et alternatives de Pyrrhus et d’Hermione, fixée, pour un instant, par une décision d’Oreste, repart, en quelque sorte, et court à sa catastrophe sous l’effet dune décision de Pyrrhus, qui motive à la fois une résolution d’Andro- maque, une décision d’Hermione, et une action d’Oreste. Et il y a là, messieurs, dans la construction même du drame une simplicité do moyens, une justesse, une précision, qui n’ont jamais été surpassées, non pas même par Racine; il y a là une profondeur et une pé- nétration d’analyse psychologique incomparables; il y a là une clarté qui laisse loin derrière elle, si je ne me trompe, les complications laborieuses de Cor- neille. C’est bien un art nouveau, dont la pouasce s’exerce en de tout autres points que l’art antérieur, et si jamais il y a eu progrès dans l’histoire d’un genre, progrès visible et progrès tangible, assurément c’est de Corneille à Racine, ou de Rodogune à Andro- maque, Enfin, grâce au choix du lieu de la scène, et grâce au génie moins épi(iue de Racine, tout cela, messieurs, s’enveloppe d’une poésie pénétrante et nouvelle, et le drame a quelque cliose à la fois de moderne, de clas- sique et de grec qui est un onchantoment ou une volupté pour l’imagination. Avez-vous fait attention, mesdames et messieurs, qu’il y avait comme un air de famille entre Ions ceux de nos poètes ou de nos t’crivains qui ont bien su le grec et qui l’ont beaucoup aimé : Ronsard, Racine, Fénelon, Chénier plus tard?... Mais c’est peut-être Ra- cine qui l’a le plusaimé,et c’est pourquoi nous retrou- vons dans son Andromaque cette hardiesse ingénue de moyens, cette vérité d’ob,servalion, cette puroté de lignes, cet équilibre ou celte eurythmie qui nous char-

P.