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Page:Revue bleue, tome XLVIII, 1891.djvu/672

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en deux groupes, ceux qui veulent le gâteau pour eux-mêmes, et ceux qui le veulent pour leurs enfants. Les premiers peuvent toujours se laisser corrompre ; mais les seconds sont infiniment dangereux, parce qu’ils s’imaginent être désintéressés. »

« Vaines sont toutes les recherches de l’homme, qu’il cherche le bonheur ou la vérité. » L’homme qui réfléchit s’aperçoit qu’il se trompe toujours, quoi qu’il fasse ou qu’il pense. « Et qu’est-ce au surplus que les opinions humaines ? Les uns tiennent à leur opinion parce qu’ils s’imaginent l’avoir inventée, les autres parce qu’ils se sont fatigués pour l’acquérir ; tous donc par vanité. »

Et la conclusion pratique de toute cette philosophie ! Ce n’est pas à coup sûr l’action : toute action est une mauvaise action. Ce n’est pas la poursuite du plaisir : où poursuivre une telle chimère ? Et ce n’est pas non plus le renoncement : « L’homme qui s’est délivré de ses passions ressemble à un colon qui a arraché du sol les mauvaises racines : mais il n’a rien à semer, sur le terrain qu’il a défriché, et aussitôt y poussent les herbes folles et les chardons… Celui qui renonce aux biens de la terre s’aperçoit tôt ou tard qu’il a fait un marché de dupe : au lieu d’avoir été sage, il a simplement laissé prendre par son voisin la part de jouissances qui lui revenait dans la vie. »

VIII.

Rien, il n’y a jamais rien eu, il n’y a rien, et jamais il n’y aura rien : telle est en une phrase la philosophie de Nietsche. Mais je m’aperçois que mes citations, prises d’ailleurs un peu au hasard dans le livre le plus typique de l’étonnant personnage, Menschliches Allzumenschliches, ne peuvent en aucune façon donner l’idée de sa doctrine. Chacune des réflexions que j’ai traduites, mes lecteurs l’ont vue déjà dans La Rochefoucauld, dans Helvétius, dans Stendhal ou dans Schopenhauer pour ne rien dire des poètes grecs, comme Théognis ou Euripide, que Nietsche a tant pratiqués. Et, en vérité, son originalité n’est point dans l’invention de ses idées ; mais dans ce que, seul de tous les philosophes, il a fait de ses idées un système complet, portant sa négation sur l’ensemble des occupations humaines, sur le pour et le contre, de façon à ne plus laisser un seul point où l’on puisse rattacher une croyance ou une certitude. J’imagine que Pascal aurait aimé une philosophie comme celle-là : il y aurait trouvé la préface qu’il désirait à sa théologie.

À Nietsche aussi, cette philosophie est toujours apparue comme une préface, qui devait le conduire à une doctrine positive. Tous lesjours de sa vie, le malheureux s’est imaginé qu’il était enfin guéri de l’erreur et de l’incertitude[1]. « J’enterre ici mes doutes passés, pour pouvoir désormais aller sans entrave dans la voie enfin découverte » ; voilà ce qu’on est assuré de lire en tête de tous ses écrits. L’angoisse que donne, même aux plus blasés, son effrayant nihilisme, il a dû l’éprouver lui-même aussi longtemps qu’il a eu sa raison. C’est cette angoisse qui, peu à peu, lui a rendu impossible toute société, c’est elle qui l’a chassé dix ans de pays en pays. Un jour, ses amis ont pu croire qu’il était vraiment guéri : il publiait un livre : Ainsi a parlé Zarathustra, où les idées étaient obscures et fantasques, mais aussi, autant qu’on pouvait en comprendre l’intention, affirmatives. C’était, cette fois, un véritable effort pour construire, après dix ans d’acharnée destruction. Les amis de Nietsche ne tardèrent pas à comprendre, pourtant, de quelle triste nature était cette guérison si longtemps espérée. Quelques mois après la publication de Zarathustra, le compositeur de l’Hymne à la Vie pour orchestre et chœurs, fit savoir à tous ses correspondants que « décidément c’était lui qui avait créé le monde ». Il était encore tout à la joie de cette découverte lorsqu’on l’enferma dans une maison de santé.

Il avait lui-même remarqué, dans un de ses livres, que la civilisation moderne, en multipliant les objets de la connaissance, affinait jusqu’à le déséquilibrer le système nerveux : « de sorte, disait-il, qu’il viendra un jour où l’œuvre du progrès sera enfin achevée, mais ce jour-là aucun homme n’en jouira, car tous les hommes seront fous. » Personne d’ailleurs n’a autant exalté la folie, personne ne la aussi constamment invoquée, comme le seul refuge contre la terrible vision du néant universel.

Ce refuge lui est désormais assuré : et je sais plus d’une âme pareille à la sienne qui sincèrement lui envie de l’avoir trouvé. Mais peut-être lui-même, pendant ce temps, s’aperçoit-il, le malheureux, qu’il s’est une dernière fois déçu, et qu’il n’y a point dans la vie de refuge contre la vie ! « Quand une fois un homme a pris goût à souffrir, c’est un goût que rien désormais ne peut lui faire perdre, pas même la folie, pas même la mort, peut-être ! »

T. de Wyzewa.
  1. Une des plus mémorables, parmi ces guérisons de Nietsche, est sa guérison du wagnérisme, dont il avait été l’un des premiers et des plus ardents fanatiques. Sa brochure, le Cas Wagner, mérite d’être un jour étudiée séparément : elle est, en tout cas, le seul produit raisonnable de la littérature antiwagnérienne, et elle a déterminé dans la jeunesse allemande un curieux mouvement de réaction contre les théories, sinon contre la musique, du maître de Bayreuth. Inutile d’ajouter que, après avoir accusé Wagner de rendre la composition musicale impossible à ses successeurs en faisant produire à toutes les ficelles du métier leur maximum d’effet, Nietsche se retourne dans sa brochure contre les antiwagnériens, proteste de son mépris pour tous les musiciens contemporains qu’on a prétendu opposer à Wagner, et affirme que, sans Wagner, la musique n’en eût pas moins été condamnée à périr, dans l’état nouveau de la société.