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Page:Revue bleue, tome XLVIII, 1891.djvu/242

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208 M. PAUL STAPFER. — HISTOIRE DES RÉPUTATIONS LITTÉRAIRES. manlique s’est aperçue que toutes ses figures uëtaient ])as nettement arrêtées dans les inflexibles contours tle la précision classique, où l’obscurité relative d’Alceste l’a rendue rêveuse, et où elle a pu prendre le misan- thrope amoureux, le grand seigneur méchant homme et galant homme, voire même le pauvre Arnolphe, à moitié grotesque, à moitié navrant, pour les jeter, avec Hamlet et avec Faust, dans le grand alambic de ses métamorphoses. Le Fislii) de Pierrr n’était, pour les contemporains de Molière et pour Molière lui-même, pour le xviir siècle encore tout entier, qu’une pièce à grand spectacle, assez incohérente, plus conforme au goût grossier de la foule qu’à celui des délicats, et que Thomas Cor- neille avait bien voulu, en la versifiant, élever à la dignité d’ouvrage littéraire. Le romantisme, y recon- naissant avec enthousiasme ses idées les plus chères, en a fait un chef-d’œuvre. Sans doute le changement du goût public pourra plus tard et a pu déjà refroidir d’un degré cette grande admiration ; cependant il n’est point probable que Ir Fc.sUn de Pierre redevienne jamais la pièce relativement insignifiante qu’il était au début. Les acquisitions toutes nouvelles dont il s’est enrichi au xix’ siècle sont d’un pi-ix trop supérieur pour être de celles qu’on laisse perdre. La postérité se rit aisément d’un engouement con- temporain; mais comment ne prendrait-elle pas au sérieux un enthousiasme national postérieur de deux cents ans à l’ouvrage qui en est l’objet? Répondre d’avance à un état futur de l’imagination française, c’était quelque chose d’autrement rare et beau que de satisfaire la fantaisie et d’exprimer les sentiments de la société contemporaine. On admire dans cette anti- cipation un des signes les plus authentiques du génie : le sinipif talent se borne à refléter d’une façon écla- tante un état actuel des es|)rils; le génie devance et annonce l’avenir, il parle aux hommes de demain et iraprès-dcmain aussi éloquemmiuit qu’à ceux d’au- jourd’hui. Une certaine ignorance naïve de sa propre valeur le caractéri.se aussi d’habitude; sa profondeur est plus riche et moins claire que la belle intelligihi- lilé du talent si lucide toujours et si i)arfaitemenl conscient de lui-même. L’emploi prophétique et mystérieux du mot hunui- nili dans la scène du pauvre suffirait à lui seul pour assurer au FeMin de Pierre la fortune infinie quen- Ireticnnenl les commentaires sans fin. La mêun- remarque s’applicpie au Tartufe, qui n’est pas si clair, paralt-il, puis(|u’il continuera être le thème des inter- prétations les |)lus contradictoires, et qui doit aux pro- lilèuies toujours agités passionnénu’ut, jamais ii’solus par l.’i criti(|ue, une partie di’ sa jirofotide beauté. Toutes les grandes œuvres du passé lu; conservent pas élernellenienl cette espèce d’élasticité qui permet à la critique de les pétrir et de les refaçonner au goût de chaque âge littéraire. Il y en a auxquelles s’appli- que très justement une comparaison de Coleridge : « Les modèles antiques, dans l’admiration tradition- nelle qui les environne, ont quelque chose de la splen- deur fixe des astres et de la beauté un peu froide des marbres. » Les étoiles, soleils trop lointains, ne nous donnent point de chaleur, mais elles brillent im- mortellenient. S’ « il y a des gloires qui s’éteignent », comme l’a dit M. Anatole France, ce ne peut être celles qui sont de- venues vraiment séculaires, et je ne crois pas qu’on doive admettre sans de grandes réserves l’exemple qu’il en donne : « Celle du Tasse est mourante. » La distinction entre la gloire du nom et la vie de l’œuvre est fondamentale dans toute cette question. L’éclat de certains chefs-d’œuvre et surtout celui du nom de leurs auteurs peut continuer à être très vif, sans qu’ils agis- sent et qu’ils influent désormais sur nous. Parce qu’on ne lit plus guèi’e la Jérusalem délivrée, il ne s’ensuit point que le Tasse soit devenu un moindre personnage dans l’histoire de la littérature italienne. Lit-on da- vantage le Paradis perdu? Cependant on ne conçoit pas Milton descendant pour cela au rang d’astre de se- conde ou de troisième grandeur dans la poésie an- glaise. Certaines gloires sont établies si solidement qu’elles se soutiennent seules et n’ont plus besoin de l’ouvrage qui les a une fois fondées. Ce sont même peut-être les plus sûres, puisque l’indifTérence des lec- teurs les laisse au-dessus de toute discussion. Qui donc lit Pindare pour son plaisir, si ce n’est peut-être M. Croiset? mais qui révoque en doute aujourd’hui la royauté de ce poète parmi les lyriques anciens? Lue o’uvre, il est vrai, peut passer poui’ morte, sans que l’éclat du nom de son auteur en soit nécessaire- ment diminué, quand elle est devenue directement incompréhensible à notre goût, qui, pour l’apprécier, exige désoruuiis, comme nue condition sine iiua non, l’inlermédiaire savant des explications historiques. Il est naturel que les œuvres mortes en ce sens soient gé- néralement les plus anciennes; mais ce n’est pas tou- jours le cas. Ij Odyssée et ni(me V Iliade réservent à qui aura le courage de les lire comnu^ un l’onian ou un poème du jour les plus charmantes surprises. L’éton- nant succès d’Œdipe-lloi au Théâtre-Français prouve à quel point ce chef-d’œuvre est encore vivant. Nous de- vons avouer, au contraire, que notre confiance sera toujours médiocre dans l’admiration spontanée des étrangers pour Racine, qui, par sou harmonie et sa logique profondes, si naturellement attrayantes aux oreilles et aux intelligeuc(>s françaises, dispense pour nous l’histoire d’une partie de sa tâche. On a loiil dit sur l’importance du rôle de l’Iiisloii’e dans la crititiue littéraire, et, s’il y a aujourd’hui ([iiehiue chose d’utile, c’est beaucoui) nmins d’) in- sister de nouveau (|ue d’en maniuer les limites et d’eu