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Page:Revue Touring-club de France avril 1901.djvu/5

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DU TOURING-CLUB DE FRANCE


dispensables pour l’intelligence de ce qui va suivre.

Quel est, cher lecteur, votre idéal en éducation physique ? C’est peut être la spécialisation et le championnat. En ce cas, nous ne sommes pas tout à fait d’accord. Non pas que je les désapprouve. On pourrait m’objecter, d’ailleurs, que j’ai contribué à la création d’un bon nombre de championnats, et encouragé par conséquent la spécialisation. C’est qu’il n’y a pas d’autre moyen de raviver ou d’entretenir cet instinct sportif si nécessaire à la bonne santé morale d’une nation. Ceux qui s’imaginent que le sport peut vivre sans concours et sans prouesses sont des utopistes. Les Suédois, dont la gymnastique affiche, à cet égard, des prétentions austères, viennent de se donner à eux-mêmes un nouveau démenti en organisant ces jeux du Nord d’un caractère si intensément athlétique. Mais si la spécialisation et le championnat sont nécessaires à la vie du sport, ils ne conviennent qu’à un petit nombre ; la foule ne saurait y participer : elle ne peut être que spectatrice, et même il n’est pas très désirable qu’elle prenne à ce spectacle un trop vif intérêt, car par là se développent l’habitude du pari et cet esprit mercantile qui finissent par gangrener le sport et le perdre.

Le championnat et la spécialisation ne constituent donc pas un idéal pour la foule. Quel sera le sien ? L’ancienne Grèce, par la bouche de ses interprètes plus ou moins fidèles, nous engage à pratiquer les exercices du corps en vue d’acquérir la beauté ! L’École Scandinave moderne, parlant au nom de la science, nous y convie dans le but de conserver la santé… Or, la toute puissante déesse Activité qui règne sur les Démocraties nouvelles, fait passer en premier lieu le souci de ses intérêts directs, et ce qu’elle préfère pour la servir, ce sont des citoyens à la fois instruits et débrouillards.

Les livres ne font pas des débrouillards, mais bien la pratique de toutes les formes d’exercice que l’état présent de la civilisation, les progrès de l’industrie, les découvertes et les inventions récentes ont mises à notre disposition. Trouvez vous sage de lâcher votre fils dans la vie sans qu’il puisse nager, manœuvrer un cheval, un bateau, une bicyclette, une automobile, donner et parer des coups de poing, tenir une épée et s’en servir ? Moi je ne le trouve pas, et si vous ne partagez pas encore mon sentiment à cet égard, vous y viendrez, parce que les circonstances vous forceront d’y venir. La question d’argent n’a rien à voir là dedans. Faut-il posséder un phaéton pour qu’on vous montre à conduire, un bateau pour apprendre à ramer, une bicyclette ou motocycle pour en connaître le maniement ? J’irai plus loin encore. Le jeune garçon doit savoir atteler ou seller le cheval qu’il va conduire ou monter ; il doit être à même de revernir son bateau ou de changer la lame brisée de son fleuret ; il doit pouvoir réparer sa chambre à air ou vérifier la force de son courant. Mais direz-vous, tout cela demande du temps ;


tout cela est très long à apprendre. Allons donc ! un petit ouvrier illettré y parvient en deux semaines. Est-ce donc si malin ? Mais, direz-vous encore, une fois acquise l’adresse nécessaire à ces formes variées d’exercices, il faut l’entretenir, et pour le coup, voilà qui est impossible à des étudiants préparant leurs examens, à des jeunes gens forçant l’entrée d’une carrière, à des hommes faits, surchargés de besogne et de préoccupations.

C’est contre ce préjugé que je voudrais réagir. Il est terriblement répandu. Combien souvent n’avez vous pas entendu, comme moi, repousser l’occasion qui s’offrait de pratiquer un exercice, parce qu’il s’agissait « d’une fois en passant ». Il semble qu’il faille fréquenter régulièrement un cercle select pour oser faire des armes, avoir la mer chaque jour sous ses fenêtres pour prendre plaisir à nager, et qu’un animal qui ne vous appartienne pas ne puisse sans ridicule être enfourché par vous. Or, c’est précisément le point de vue inverse qui importe à la société. Que l’homme oisif maintienne à un niveau élevé ses énergies vitales, elle n’y a qu’un intérêt secondaire : ce qui lui est utile, c’est que l’homme occupé, le producteur, en fasse autant. Que craint-il, les trois quarts du temps ? La maladresse et la fatigue.

Eh bien ! ni l’une ni l’autre ne sont à craindre, pour peu qu’on ne laisse pas à ses muscles le temps d’oublier les mouvements qu’ils ont appris, et qu’il peut être non seulement agréable, mais même utile de réclamer d’eux, à un moment donné. Si un homme bien portant, de force tout à fait moyenne, dont l’apprentissage sportif n’a rien eu d’excessif, si cet homme, dis-je, prend soin de ne jamais rester plus de six à dix mois sans pratiquer, ne fut-ce que quatre ou cinq fois, chacune des formes d’exercice qui lui sont familières, il se conservera facilement, de 20 à 40 ans et, peut-être, bien au délà, dans un état que j’appellerai le « demi-entraînement », et qui lui permettra, le cas échéant, de fournir un effort physique relativement considérable sans que la moindre trace de fatigue se révèle en lui, c’est-à dire sans que l’appétit ni le sommeil s’en ressentent, sans qu’il y ait chez lui ni élévation de température, ni accélération du pouls, ni aucun des symptômes par lesquels se révèle le surmenage physique.

Mais qu’il ne s’imagine pas qu’en pratiquant trente fois en un an un seul sport, il atteindra au même résultat qu’avec six sports différents pratiqués chacun cinq fois. Toute l’erreur vient de là, et elle est, je le répète, trop commune pour qu’on puisse en avoir raison d’un seul coup. Je n’ai pas cette prétention : je souhaite seulement que mon expérience renouvelée, contrôlée, étendue par d’autres, contribue à faire entrer l’éducation physique dans une voie à la fois plus large, plus sûre et plus pratique.


Pierre de Coubertin.

En même temps que cette note, notre distingué col-