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Rienzi, commencé à Riga, sans plus oser compter faire jouer son œuvre à Paris, quoiqu’il y fût venu dans ce but. Enfin, après un hiver passé dans la misère la plus cruelle, il reçut quelque argent du directeur de l’Opéra, auquel il avait cédé la propriété du sujet du Vaisseau-Fantôme. Il en profita pour se retirer à Meudon et exécuter lui-même son plan. Le Vaisseau-Fantôme est en réalité la première œuvre dans laquelle il dévoile sa personnalité en choisissant la voie qui, dès lors, ne cessera d’être la sienne. Sept semaines suffirent pour ébaucher tout l’opéra et en écrire une grande partie ; après ce temps le calme se répandit dans l’âme de l’artiste ; il était dégagé du fardeau des trop profonds et trop intimes déchirements de la conception.

C’est alors qu’il reçut la nouvelle que Rienzi allait être joué à Dresde : la chance voulait que deux artistes d’un talent supérieur, Mme Schröder-Devrient et Tichatschek, fussent les interprètes. Il partit de suite pour la capitale de la Saxe et, après le succès énorme que remporta son œuvre, il fut nommé chef d’orchestre au théâtre royal de Dresde, il devait y rester jusqu’en 1849 et y faire exécuter le Vaisseau-Fantôme, Tannhäuser et Lohengrin.

Wagner a raconté lui-même dans quelles dispositions il mit la première main à Tannhäuser :

« Déjà tout occupé de mon retour en Allemagne, je vivais depuis que le Vaisseau-Fantôme était écrit, dans le pays désiré de mes rêves, que bientôt j’allais de nouveau habiter. C’est alors que le hasard me mit entre les mains la légende de Tannhäuser. La merveilleuse forme de la poésie populaire m’impressionna puissamment ; elle ne le pouvait aussi qu’à partir de cet instant où la chanson de Tannhäuser m’apparaissait dans son originalité complète. Ce qui m’entrainait avec une puissance irrésistible vers ce sujet, c’est la parenté très éloignée pourtant au premier abord, qu’il présente avec une autre légende, celle du « Tournoi des chanteurs à la Wartbourg ». Le hasard me mettait en face de cette dernière dans sa

version la plus pure, celle qui devait m’émouvoir le plus par sa simplicité. J’étudiais aussi l’ancien poème allemand qui traite de ce tournoi ; un de mes amis, philologue germanique, avait pu heureusement me le prêter. Par là, je vis s’ouvrir devant moi un monde nouveau de richesses poétiques dont je n’avais, auparavant, pas la moindre idée…

« Mon retour direct vers Dresde me conduisait par la vallée de la Tharinge d’où l’on aperçoit, au haut de la montagne, le manoir de la Wartbourg. Comme cet aspect agit puissamment sur moi ! Chose singulière : je ne devais revoir ce château où se jouait le drame que je portais en moi, que sept ans après, poursuivi et forcé de quitter ma patrie comme un fuyard. C’est du haut de ses tours que je jetai alors un dernier regard sur cette Allemagne que je saluais autrefois avec tant de joie. J’arrivai à Dresde pour y préparer l’exécution de Rienzi. Avant le commencement des répétitions, je fis une excursion dans les montagnes de la Bohème : c’est là que j’écrivis complètement le projet du drame appelé Tannhäuser.

Tannhäuser fut écrit en un laps de temps assez court ; la première exécution eut lieu à Dresde, le 21 octobre 1845. L’œuvre eut du succès quoique deux causes empêchassent qu’on la comprît : d’abord, la prononciation des acteurs était si mauvaise, que personne ne put entendre le texte ; ensuite, rien ne fut exécuté dans le sens voulu par le compositeur. Les parties les plus goûtées étaient justement les parties non dramatiques, les morceaux lyriques. Et Wagner avait mis toute son âme à créer un drame ! Les applaudissements du public devaient lui paraître bien amers ; ils n’étaient en somme pas donnés à son œuvre, mais bien à la caricature de cette œuvre — car tel était ce que le public devait connaître ! — Ce malentendu devait durer longtemps ; quand Schnorr de Karolsfeld représenta à Munich en 1865 Tannhäuser d’après toutes les prescriptions de Wagner et créa ainsi une nouvelle tradition du rôle, le public se trouva choqué de cette interprétation, pourtant la seule exacte. Il préférait l’ancienne « peut-être imparfaite