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REVUE MODERNE

Ils le saluèrent à la manière des hommes ; mais il leur dit : Je vous ai reconnus, ne vous cachez pas : vous êtes des anges.

Venez-vous pour me consoler ou bien pour insulter à une douleur qui dans la solitude a appris à se taire ?

Et les jeunes gens lui dirent : — Nous venons t’annoncer que le soleil se lèvera encore aujourd’hui, mais que demain il ne se montrera plus à la terre.

Nous venons t’annoncer l’obscurité de la terre et une horreur que l’homme n’a jamais éprouvée : l’isolement dans les ténèbres.

Nous venons t’annoncer que tes frères sont morts en mangeant des cadavres et en s’enivrant de sang humain : tu es le dernier d’entre eux.

Et nous sommes les mêmes anges qui vînmes, il y a bien longtemps, dans la chaumière du charron[1] et nous assîmes à sa table sous l’ombrage des tilleuls odoriférants.

Votre peuple, en ce temps, était comme un homme qui s’éveille et qui se dit : — Tel plaisir m’attend à midi et je me réjouirai ce soir.

Nous vous annonçâmes alors l’espérance ; nous venons aujourd’hui annoncer la mort et le malheur : Dieu ne nous a pas ordonné de révéler l’avenir.

Anhelli leur répondit : — En vérité, vous raillez en me parlant des Piasts et de nos origines, à moi qui attends la mort et qui dans ma vie n’ai connu que la misère.

Êtes-vous venus dans le dessein de m’effrayer en disant que l’obscurité approche ? À quoi bon effrayer celui qui souffre ? N’y a-t-il pas assez d’épouvante dans le tombeau ?

Ma vie a commencé au sein de la terreur. Mon père est mort de la mort des patriotes : il fut égorgé. Ma mère mourut de douleur après lui.

Le premier lis qui poussa sur la tombe de mon père fut mon frère jumeau, et la première rose qui fleurit sur celle de ma mère fut ma sœur cadette.

La vapeur du sang de mon père flotta au-dessus de mon berceau, et j’ai grandi avec un visage triste et soucieux.

Et lorsque dans mon enfance je m’asseyais sur les genoux des étrangers, mes paroles étaient sinistres et mystérieuses, et je comprenais ce que la feuille d’automne murmurait avec les autans.

  1. Piasts, suivant la légende, n’était qu’an simple charron quand il fut salué roi de Pologne par les anges.