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LA CANTATRICE

de la veille, au grand complet, se retrouvait là, grossi de force mélomanes. À défaut du plus modeste strapontin, Gunsbourg m’avait offert un escabeau derrière un portant. C’était le meilleur moyen d’approcher Mme Borelli. Je la guettai.

Ils arrivèrent. Mon souvenir le plus lamentable entre tous est celui de l’invalide consternée avançant par saccades sur ses béquilles au milieu des autres acteurs magnifiques de prestance et rayonnant d’orgueil. La malheureuse portait un accoutrement de pauvresse endimanchée. Je me rappellerai longtemps son espèce de toque informe et sans couleur, victime à coup sûr de pluies et de pluies, campée à la diable, mais sur un chignon superbe où les nattes fauves se tressaient en lourdeur, comprimant leur opulence fabuleuse… Et son corsage ! L’infortunée ! Combien de fois avait-elle lessivé ce caraco, pour qu’il devînt pisseux à ce point !… Et sa jupe ! sa jupe attendrissante, aux nuances déteintes, aux paniers surannés, toute « décorée » de guirlandes et de girandoles vieillottes, — sa jupe sinistre, nouée dans le bas, comme un sac,