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LES SALONS.


Loo : « Parce que ces figures se tiennent, le peintre a cru qu’elles étaient groupées. » Et avec une belle véhémence : « Que font-elles-là ? Je veux mourir si elles en savent rien. Elles se montrent. Ce n’est pas ainsi que le poète les a vues. » Il a pareillement le sentiment du cadre, du décor. Aucun de nos descripteurs les plus vantés n’a mieux fait voir que lui, avec plus de charme et de puissance, d’une touche plus large et plus expressive, le paysage où se détache une grande scène. Il s’agit du jugement de Pâris :


Que la scène se passe au bout de l’univers ; que l’horizon soit caché de tous côtés par de hautes montagnes ; que tout annonce l’éloignement des regards indiscrets ; que de nombreux troupeaux paissent dans la prairie et sur les coteaux ; que le taureau poursuive en mugissant la génisse ; que deux béliers se menacent de la corne pour une brebis qui paît tranquillement auprès ; que tout ressente la présence de Vénus et m’inspire la corruption du juge : tout, excepté le chien de Paris que je ferai dormir à ses pieds.


Enfin, ce moment du peintre et du sculpteur qui ne peut pas être le même que celui du poète, ce moment fugitif, « indivisible », Diderot l’arrête net au passage, comme le bon tireur son gibier. Le poète a la liberté de décrire les mouvements successifs des corps et des âmes ; le peintre, le sculpteur, doit les saisir au moment où l’action a atteint son maximum d’intensité dans son maximum de clarté. Tout le Laocoon de Lessing est en germe dans la page fameuse de la Lettre sur les Sourds-Muets quand Diderot démontre que ce qui fait bien en peinture