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comme des algues de pâles visages, et d’une humanité morbide : telle la peinture de Carrière. Elle n’a pas la saveur des substances, elle reste dans les sourdes régions de l’élaboration première, propice à des visions, et pour ne paraître ni ne fleurir jamais dans le radieux éclat du prisme solaire.

Il ne connut pas la sensualité délectable de la palette. Mais, sur le registre réduit des quelques ocres tempérées et de bruns ardoise, il a donné de la nature humaine sensible des accents expressifs, intimes, pathétiques, en des rythmes ondoyants et fuyants. Il a surtout donné pleinement essor à ses dons de visionnaire.

Avait-il le sens du mystère ? Je ne le vois pas.

D’ailleurs, il a donné ces fruits sous la faveur médiocre — quoi qu’on ait dit — d’un public qui ne s’en soucia guère, égaré qu’il était par la chanson larmoyante et littéraire des maternités qu’on lui faisait entendre, sottement. Il serait bien cependant de proclamer que notre art a une fonction tout autre que la littérature. Mais à quoi bon, en présence de l’innombrable et inexorable légion des admirateurs de Greuze ? Ils sont une hydre. On a tenté de lui donner Carrière en pâture, avec quelque raison peut-être.

O temps, que diras-tu ? Sans toi, je sais que c’est la couleur qui fait la joie des musées. Le noir ne peut être mis au mur qu’avec mesure, en petite surface. Toute l’erreur de Carrière fut de croire qu’il pouvait suppléer au noir du fusain avec de la matière huileuse.



1906. — Commentaire verbal de la Mélancolie de Durer, par Elémir Bourges :

Vous voyez la lettre I qui suit le mot Mélancolia ; ce signe imperceptible en est la clef : il veut dire va, en latin. Et la chimère qui s’envole emporte (sans en douter) la souscription de tristesse. Elle part près du soleil levant, sous l’arc-en-ciel libérateur. Tout le reste s’explique aussitôt comme étant une allégorie de la science. Les outils du travail et de la recherche sont là. Cet être ailé,