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HISTOIRE D’UNE MONTAGNE.

nullement la gloire éphémère d’avoir gravi quelque pic difficilement abordable, celui-là même éprouve une joie forte quand il pose le pied sur une haute cime. De Saussure n’a pas eu, pendant tant d’années, le regard fixé sur le dôme du Mont-Blanc, il n’en a pas, à tant de reprises, essayé l’ascension dans l’unique préoccupation d’être utile à la science. Quand, après Balmat, il eut atteint les neiges jusqu’alors inviolées, il n’eut pas seulement la joie de pouvoir faire des observations nouvelles, il se livra aussi au bonheur tout naïf d’avoir enfin conquis ce mont rebelle. Le chasseur de bêtes et le chasseur d’hommes, hélas ! ont aussi de la joie quand, après une poursuite acharnée à travers bois et ravins, coteaux et vallées, ils se trouvent en face de leur victime et réussissent à l’atteindre d’une balle ! Fatigues, dangers, rien ne les a rebutés, soutenus qu’ils étaient par l’espoir, et, maintenant qu’ils se reposent à côté de leur proie tombée, ils oublient tout ce qu’ils ont souffert. Comme le chasseur, le gravisseur de cimes a cette joie de la conquête après l’effort, mais il a de plus le bonheur de n’avoir risqué