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l’abbaye d’évolayne

tuel, une émotion pour notre âme, une force pour notre amour. Et, certes, la beauté est chose rare et souvent nous ne trouvons que sa contrefaçon, mais nous la découvrons aussi parfois et elle est pour nous chose tellement sérieuse que nous serions prêts à mourir pour elle.

Il ripostait, à demi séduit :

— On ne meurt pas pour un beau vers, une phrase musicale, un tableau, une statue ; la beauté ne nous demande aucun sacrifice.

— Qui sait ? disait-elle. Vous m’avez appris qu’en maintenant son âme sur de hauts sommets, en ne cessant de s’élever soi-même, on contribuait dans sa sphère étroite à purifier le monde, à maintenir son équilibre et sa grandeur. L’art entretient en nous cet esprit d’héroïsme, par lequel nous sommes prêts à tout ce qui nous sera demandé.

Il s’apaisait, en l’écoutant répéter ses propres paroles, puis, de nouveau, l’inquiétude reparaissait :

— Oui, mais qu’est-ce qui nous est demandé ?

— À moi, rien que de simple, disait-elle avec une adorable confiance : vous plaire, vous offrir un parfait amour. Et pour vous, n’est-ce point une tâche suffisante que de soulager la souffrance humaine ?

Il ripostait violemment :

— Je suis payé pour cela !

— Mais vous soignez aussi ceux qui sont pauvres sans leur rien demander. Vous les aidez, vous avez pitié d’eux. Beaucoup d’êtres ont besoin de vous.

Il avoua un jour :

— Je ne sais pourquoi, j’ai honte de ce que nous sommes trop heureux.