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Page:Quinet - Œuvres complètes, Tome VII, 1857.djvu/160

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sujet.

D’une autre part, la poésie n’a pas seulement pour but de représenter Napoléon tel qu’il s’est montré aux contemporains. Autrement elle rentrerait dans l’histoire et s’abdiquerait elle-même. Entre Napoléon et nous surgit un élément dont il est impossible de ne pas tenir compte. Cet élément, c’est le temps qui nous sépare de lui. Napoléon nous apparaît nécessairement aujourd’hui dans une tout autre perspective qu’il n’apparaissait aux contemporains. Pour nous, qui ne l’avons pas vu, nous ne pouvons pas nous replacer au lieu précis de la génération qui nous a devancés, sans mettre l’archéologie à la place de la poésie. Les formes sous lesquelles le passé apparaît aux hommes de notre temps, voilà pour le poëte la vraie réalité. D’ailleurs, chaque peuple s’est fait déjà dans la tradition un Napoléon différent des autres. Celui de l’Orient n’est pas celui du nord ; celui du nord n’est pas celui du midi ; mais c’est de ces types différents que doit sortir et se former peu à peu le type du Napoléon épique, qui ne sera pas autre chose que le Napoléon de l’histoire, vu à travers les changements de l’espace et de la durée. Dans l’avenir de la France, les guerres de la révolution et de l’empire formeront les âges héroïques de la démocratie ; et de la même manière que Charlemagne, à l’aurore de la féodalité, est devenu le héros de la poésie féodale, tout de même Napoléon deviendra le héros de la poésie populaire. Au reste, à mesure que la démocratie s’éloigne de son âge héroïque, et qu’elle entre dans la pratique de ses droits, elle a, comme tous les pouvoirs réguliers qui l’ont devancée, son art et ses artistes, mais elle n’est plus tout cela elle-même ; les peuples ont leurs poëtes quand eux-mêmes ils ne sont plus poëtes. Aussi les chants populaires, dont il a été question plus haut, se perdent chaque jour, et ne se reproduisent plus ; encore quelque temps, et leur souvenir même se dissipera. Dans ces circonstances, comme dans toutes celles qui leur ont ressemblé, le poëte devient naturellement l’écho de ces voix qui s’éteignent. Il élève instinctivement aux formes de l’art réfléchi et de la