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Page:Quinet - Œuvres complètes, Tome VII, 1857.djvu/157

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sont marquées dans l’antiquité par l’Odyssée et par l’Iliade. Chez les modernes, Boccace n’a pas détrôné Dante. Richardson n’exclut pas Milton. Cervantes ne détruit pas Camoëns.

S’il était besoin d’ajouter une confirmation à ce qui précède, je dirais que, de nos jours même, il est des formes épiques que jamais le roman, quoi qu’il fasse, ne pourra résumer. Ces éléments sont les chants populaires. On n’ignore pas que dans l’Europe entière se reproduisent ces chants où chaque nation recueille d’une manière spontanée, et dans sa langue vulgaire, les phases de son histoire et les impressions qu’elle en reçoit. Ces chants en vers formeraient dans leur ensemble, si on les recueillait, la véritable épopée populaire des temps modernes ; ils seraient, pour la société actuelle, ce qu’ont été les chants du Cid pour la société espagnole du moyen âge. Or, il est évident que le roman, sans cesser d’être, ne peut pas se faire l’écho littéral de ces voix, de ces rythmes, et que ses préoccupations sont ailleurs. Quand même il les tournerait de ce côté, je demande encore comment la forme populaire, cadencée, métrique, serait pleinement résumée dans sa prose ; et par quel renversement d’idées il arriverait ici que la littérature non écrite se trouverait plus savante que la littérature des livres, et que le peuple aurait aujourd’hui une forme plus cultivée que le poëte et que l’artiste ?

De nos temps l’épopée n’est plus la propriété d’un peuple à l’exclusion d’un autre ; elle n’est tout entière chez aucun, mais elle se rencontre dans cette vie de haine ou d’amour qui les emporte ensemble vers l’unité du monde futur. De là résulte, si tous les peuples agissent et comparaissent aujourd’hui dans le poëme social, que la poétique qui règle cette œuvre d’art ne peut plus être strictement enfermée dans les lois propres à aucun d’eux. L’art poétique qui règle l’épopée ne peut plus être désormais pour personne, ni français, ni allemand, ni anglais, ni espagnol, ni italien. Il faut ici que l’artiste se fonde, non plus sur une législation particulière, mais sur la loi même qui ressort du monde moderne. Milton ne peut pas plus que Boileau faire ce