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Page:Quatremère de Quincy - Considérations morales sur la destination des ouvrages de l’art, 1815.djvu/59

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ne point faire de faux pas ; il compose ses ouvrages pour le public, non plus avec cet abandon du sentiment qui compte sur la sympathie d’un ami, mais avec cette contrainte qui calcule la sévérité d’un juge. De part et d’autre disparaissent et s’évanouissent, dans tous les Arts, et la faculté de produire, et la faculté de recevoir les impressions qui tiennent au sentiment, à ce charme d’illusion qu’éprouvent en tout genre les âmes novices.

Quelle différence entre les affections que produisent les représentations dramatiques dans le jeune âge, ou dans un âge avancé ! trop de fréquentation du théâtre, comme l’on sait, ne laisse plus à l’habitué que le plaisir de la froide comparaison : il n’y a plus pour lui ni héros ni personnages réels ; il n’y a plus lieu de sa part à s’affliger, à se réjouir, à aimer, à haïr, à espérer ou à craindre ; ces sentimens sont usés : il juge l’acteur et non le héros, le rôle et non la situation, le récit plus que le discours, l’imitation plus que l’objet, et la manière d’imiter plus encore que l’imitation. C’est l’image de la différence du plaisir reçu par le jugement ou par l’imagination, dans tous les Arts, sous l’influence de l’esprit de critique. L’âme n’entre plus pour rien dans la manière de juger : tout le monde vise à être savant ou à passer pour


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