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VIII

PAR ERNEST RENAN


Si Lemoine avait réellement fabriqué du diamant, il eût sans doute contenté par là, dans une certaine mesure, ce matérialisme grossier avec lequel devra compter de plus en plus celui qui prétend se mêler des affaires de l’humanité ; il n’eût pas donné aux âmes éprises d’idéal cet élément d’exquise spiritualité sur lequel, après si longtemps, nous vivons encore. C’est d’ailleurs ce que paraît avoir compris avec une rare finesse le magistrat qui fut commis pour l’interroger. Chaque fois que Lemoine, avec le sourire que nous pouvons imaginer, lui proposait de venir à Lille, dans son usine, où l’on verrait s’il savait ou non faire du diamant, le juge Le Poittevin, avec un tact exquis, ne le laissait pas poursuivre, lui indiquait d’un mot, parfois d’une plaisanterie un peu vive[1], toujours contenue par un rare sentiment de la mesure, qu’il ne s’agissait pas de cela, que la cause était ailleurs. Rien, du reste, ne nous autorise à affirmer que même à ce moment où se sentant perdu (dès le mois de janvier, la sentence ne faisant plus de doute, l’accusé s’attachait naturellement à la plus fragile planche de salut) Lemoine ait jamais prétendu qu’il savait fabriquer le diamant. Le lieu où il proposait aux experts de les conduire et que les traductions nom-

  1. Procès, tome II passim, et notamment pays, etc.