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Goncourt, si, même avec la Fourmilière, je ne connais pas cette vogue, c’est que même les paroles que disent les gens, je les vois, comme si je peignais, dans la saisie d’une nuance, avec la même embué que la Pagode de Chanteloup. » Je quitte Lucien, la tête tout échauffée par cette affaire de diamant et de suicide, comme si on venait de m’y verser des cuillerées de cervelle. Et dans l’escalier je rencontre le nouveau ministre du Japon qui, de son air un tantinet avortonné et décadent, air le faisant ressembler au samouraï tenant, sur mon paravent de Coromandel, les deux pinces d’une écrevisse, me dit gracieusement avoir été longtemps en mission chez les Honolulus où la lecture de nos livres, à mon frère et à moi, serait la seule chose capable d’arracher les indigènes aux plaisirs du caviar, lecture se prolongeant très avant dans la nuit, d’une seule traite, aux intermèdes consistant seulement dans le chiquage de quelques cigares du pays enfermés dans de longs étuis de verre, étuis destinés à les protéger pendant la traversée contre une certaine maladie que leur donne la mer. Et le ministre me confesse son goût de nos livres, avouant avoir connu à Hong-Kong une fort grande dame de là-bas qui n’avait que deux ouvrages sur sa table de nuit : la Fille Élisa et Robinson Crusoé.


22 décembre.

Je me réveille de ma sieste de quatre heures avec le pressentiment d’une mauvaise nouvelle, ayant rêvé que la dent qui m’a fait tant souffrir quand Cruet me l’a arrachée, il y a cinq ans, avait repoussé. Et aussitôt Pélagie entre, avec cette nouvelle apportée par Lucien Daudet, nouvelle qu’elle n’était pas venue