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L’AFFAIRE LEMOINE

le mot de gageure. Cette gageure, M. Flaubert, du moins, l’a-t-il gagnée ? C’est ce que nous allons examiner en toute franchise, mais sans jamais oublier que l’auteur est le fils d’un homme bien regrettable, que nous avons tous connu, professeur à l’École de médecine de Rouen, qui a laissé dans sa profession et dans sa province sa trace et son rayon ; et que cet aimable fils — quelque opinion qu’on puisse d’ailleurs opposer à ce que des jeunes gens bien hâtifs ne craignent pas, l’amitié aidant, d’appeler déjà son talent — mérite, d’ailleurs, tous les égards par la simplicité reconnue de ses relations toujours sûres et parfaitement suivies — lui, le contraire même de la simplicité dès qu’il prend une plume ! — par le raffinement et la délicatesse invariable de son procédé.


Le récit débute par une scène qui, mieux conduite, aurait pu donner de M. Flaubert une idée assez favorable, dans ce genre tout immédiat et impromptu du croquis, de l’étude prise sur la réalité. Nous sommes au Palais de justice, à la chambre correctionnelle, où se juge l’affaire Lemoine, pendant une suspension d’audience. Les fenêtres viennent d’être fermées sur l’ordre du président. Et ici un éminent avocat m’assure que le président n’a rien à voir, comme il semble en effet plus naturel et convenable, dans ces sortes de choses, et à la suspension même s’était certainement retiré dans la chambre du conseil. Ce n’est qu’un détail si l’on veut. Mais vous qui venez nous dire (comme si en vérité vous les aviez comptés !) le nombre des éléphants et des onagres dans l’armée carthaginoise, comment espérez-vous, je vous le demande, être cru sur parole quand, pour une réalité

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