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JOURNÉES DE LECTURE

« quotquot super terram spirant, etc. » D’ailleurs Pline l’a dit aussi : « Nullum melius esse tempestiva morte. » Shakespeare met ces paroles dans la bouche du vieux roi Henri IV : « O, if this were seen — The happiest youth, — Would shut the book and sit him down and die. » Byron enfin : « Tis someting better not to be. » Balthazar Gracian nous dépeint l’existence sous les plus noires couleurs dont le Criticon, etc.[1] ». Si je ne m’étais déjà laissé entraîner trop loin par Schopenhauer, j’aurais eu plaisir à compléter cette petite démonstration à l’aide des Aphorismes sur la Sagesse dans la Vie, qui est peut-être de tous les ouvrages que je connais celui qui suppose chez un auteur, avec le plus de lecture, le plus d’originalité, de sorte qu’en tête de ce livre, dont chaque page renferme plusieurs citations, Schopenhauer a pu écrire le plus sérieusement du monde : « Compiler n’est pas mon fait. »

Sans doute, l’amitié, l’amitié qui a égard aux individus, est une chose frivole, et la lecture est une amitié. Mais du moins c’est une amitié sincère, et le fait qu’elle s’adresse à un mort, à un absent, lui donne quelque chose de désintéressé, de presque touchant. C’est de plus une amitié débarrassée de tout ce qui fait la laideur des autres. Comme nous ne sommes tous, nous les vivants, que des morts qui ne sont pas encore entrés en fonctions, toutes ces politesses, toutes ces salutations dans le vestibule que nous appelons déférence, gratitude, dévouement et où nous mêlons tant de mensonges, sont stériles et

  1. Schopenhauer, le Monde comme Représentation et comme Volonté (chapitre de la Vanité et des Souffrances de la Vie).
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