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MÉLANGES

de science qui nous répondra aimablement. Nous pouvons usurper dix minutes d’entretien dans le cabinet d’un ministre, avoir une fois dans notre vie le privilège d’arrêter le regard d’une reine. Et pourtant ces hasards fugitifs nous les convoitons, nous dépensons nos années, nos passions et nos facultés à la poursuite d’un peu moins que cela, tandis que, durant ce temps, il y a une société qui nous est continuellement ouverte, de gens qui nous parleraient aussi longtemps que nous le souhaiterions, quel que soit notre rang. Et cette société, parce qu’elle est si nombreuse et si douce et que nous pouvons la faire attendre près de nous toute une journée — rois et hommes d’État attendant patiemment non pour accorder une audience, mais pour l’obtenir — nous n’allons jamais la chercher dans ces antichambres simplement meublées que sont les rayons de nos bibliothèques, nous n’écoutons jamais un mot de ce qu’ils auraient à nous dire[1]. » « Vous me direz peut-être, ajoute Ruskin, que si vous aimez mieux causer avec des vivants, c’est que vous voyez leur visage, » etc., et réfutant cette première objection, puis une seconde, il montre que la lecture est exactement une conversation avec des hommes beaucoup plus sages, et plus intéressants que ceux que nous pouvons avoir l’occasion de connaître autour de nous. J’ai essayé de montrer dans les notes dont j’ai accompagné ce volume que la lecture ne saurait être ainsi assimilée à une conversation, fût-ce avec le plus sage des hommes ; que ce qui diffère essentiellement entre un livre et un ami,

  1. Sésame et les Lys, Des Trésors des Rois, 6.
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