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ou moins que cela, le voyage du Président de la République ! Ce matin-là pourtant la lecture du Figaro ne me fut pas douce. Je venais de parcourir d’un regard charmé les éruptions volcaniques, les crises ministérielles et les duels d’apaches et je commençais avec calme la lecture d’un fait divers que son titre : « Un drame de la folle » pouvait rendre particulièrement propre à la vive stimulation des énergies matinales, quand tout d’un coup je vis que la victime c’était Mme van Blarenberghe, que l’assassin, qui s’était ensuite tué, c’était son fils, Henri van Blarenberghe, dont j’avais encore la lettre près de moi, pour y répondre : « Il faut espérer toujours… je ne sais ce que me réserve 1907, mais souhaitons qu’il nous apporte un apaisement, » etc. Il faut espérer toujours ! Je ne sais ce que me réserve 1907 ! La vie n’avait pas été longue à lui répondre. 1907 n’avait pas encore laissé tomber son premier mois de l’avenir dans le passé, qu’elle lui avait apporté son présent, fusil, revolver et poignard, avec, sur son esprit, le bandeau qu’Athéné attachait sur l’esprit d’Ajax pour qu’il massacrât pasteurs et troupeaux dans le camp des Grecs sans savoir ce qu’il faisait. « C’est moi qui ai jeté des images mensongères dans ses yeux. Et il s’est rué, frappant çà et là, pensant tuer de sa main les Atrides et se jetant tantôt sur l’un, tantôt sur faute. Et moi, j’excitais l’homme en proie à la démence furieuse et je le poussais dans des embûches ; et il vient de rentrer là, la tête trempée de sueur et les mains ensanglantées. » Tant que les fous frappent, ils ne savent pas, puis la crise passée, quelle douleur ! Tekmessa, la femme d’Ajax, le dit : « Sa démence est finie, sa fureur est tombée comme le souffle du Notos.