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immédiatement vidés des formes qui les entourent et qu’ils reflétaient il y a un instant. « Vous avez un regard absent, vous êtes ailleurs », disons-nous, et pourtant nous ne voyons que l’envers du phénomène qui s’accomplit à ce moment-là dans la pensée. Alors les plus beaux yeux du monde ne nous touchent plus par leur beauté, ils ne sont plus, pour détourner de sa signification une expression de Wells, que des « machines à explorer le Temps », des télescopes de l’invisible, qui deviennent à plus longue portée à mesure qu’on vieillit. On sent si bien, en voyant se bander pour le souvenir le regard, fatigué de tant d’adaptation à des temps si différents, souvent si lointains, le regard rouillé des vieillards, on sent si bien que sa trajectoire, traversant « l’ombre des jours » vécus, va atterrir, à quelques pas devant eux, semble-t-il, en réalité à cinquante ou soixante ans en arrière. Je me souviens combien les yeux charmants de la princesse Mathilde changeaient de beauté, quand ils se fixaient sur telle ou telle image qu’avaient déposée eux-mêmes sur sa rétine et dans son souvenir tels grands hommes, tels grands spectacles du commencement du siècle, et c’est cette image-là, émanée d’eux, qu’elle voyait et que nous ne verrons jamais. J’éprouvais une impression de surnaturel à ces moments où mon regard rencontrait le sien qui, d’une ligne courte et mystérieuse, dans une activité de résurrection, joignait le présent au passé.

Agréable et assez distingué, disais-je, c’est ainsi que je revoyais Henri van Blarenberghe dans une des meilleures images que ma mémoire ait conservée de lui. Mais après avoir reçu cette lettre, je retouchai cette image au fond de mon souvenir, en interprétant, dans