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EN MÉMOIRE DES ÉGLISES ASSASSINÉES

parce qu’il nous met dans des dispositions égoïstes (l’amour est au degré le plus élevé dans l’échelle des égoïsmes, mais il est égoïste encore) où le sentiment poétique se produit difficilement. L’admiration pour une pensée au contraire fait surgir à chaque pas la beauté parce qu’à chaque moment elle en éveille le désir. Les personnes médiocres croient généralement que se laisser guider ainsi par les livres qu’on admire, enlève à notre faculté de juger une partie de son indépendance. « Que peut vous importer ce que sent Ruskin : sentez par vous-même ». Une telle opinion repose sur une erreur psychologique dont feront justice tous ceux qui, ayant accepté ainsi une discipline spirituelle, sentent que leur puissance de comprendre et de sentir en est infiniment accrue, et leur sens critique jamais paralysé. Nous sommes simplement alors dans un état de grâce où toutes nos facultés, notre sens critique aussi bien que les autres, sont accrues. Aussi cette servitude volontaire est-elle le commencement de la liberté. Il n’y a pas de meilleure manière d’arriver à prendre conscience de ce qu’on sent soi-même que d’essayer de recréer en soi

    tuite avec un grand esprit. Presque au moment, en effet, où je venais d’écrire ces lignes, paraissaient dans la Revue des Deux Mondes les vers de la comtesse de Noailles que je donne ci-dessous. On verra que, sans le savoir, j’avais, pour parler comme M. Barrés à Combourg, « mis mes pas dans les pas du génie » :

    Enfants, regardez bien toutes les plaines rondes ;
    La capucine avec ses abeilles autour ;
    Regardez bien l’étang, les champs, avant l’amour ;
    Car, après, l’on ne voit plus jamais rien du monde.
    Après l’on ne voit plus que son cœur devant soi,
    On ne voit plus qu’un peu de flamme sur la route
    On n’entend rien, on ne sait rien, et l’on écoute
    Les pieds du triste amour qui court ou qui s’asseoit.

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