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L’AFFAIRE LEMOINE

(Le célèbre financier avait d’ailleurs des raisons particulières d’en vouloir à d’Arthez qui ne l’avait pas suffisamment soutenu, quand l’ancien amant d’Esther avait cherché en vain à faire admettre sa femme, née Goriot, chez Diane de Maufrigneuse).

— Fite, fite, mennesir, la ponhire zera gomblète bir mi si vi mi druffez tigne ti savre ke vaudille himachinei ?

— Rien, répondit avec à-propos d’Arthez, je m’adresse à la marquise.

Cela fut dit d’un ton si perfidement épigrammatique que Paul Morand, un de nos plus impertinents secrétaires d’ambassade, murmura : — Il est plus fort que nous ! Le baron, se sentant joué, avait froid dans le dos. Mme Firmiani suait dans ses pantoufles, un des chefs-d’œuvre de l’industrie polonaise. D’Arthez fit semblant de ne pas s’être aperçu de la comédie qui venait de se jouer, telle que la vie de Paris peut seule en offrir d’aussi profonde (ce qui explique pourquoi la province a toujours donné si peu de grands hommes d’État à la France) et sans s’arrêter à la belle Négrepelisse, se tournant vers Mme de Sérizy avec cet effrayant sang-froid qui peut triompher des plus grands obstacles (en est-il pour les belles âmes de comparables à ceux du cœur ?) :

— On vient, madame, de découvrir le secret de la fabrication du diamant.

— Cesde iffire esd eine crant dressor, s’écria le baron ébloui.

— Mais j’aurais cru qu’on en avait toujours fabriqué, répondit naïvement Léontine.

Mme de Cadignan, en femme de goût, se garda bien de dire un mot, là où des bourgeoises se fussent

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