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L’AFFAIRE LEMOINE

meilleure amie. Aussi pressa-t-elle la main de la princesse en gardant le calme impénétrable que possèdent les femmes de la haute société au moment même où elles vous enfoncent un poignard dans le cœur.

— Je suis heureuse pour vous, ma chère, que M. d’Arthez soit venu, dit-elle à Mme de Cadignan, d’autant plus qu’il aura une surprise complète, il ne savait pas que vous seriez ici.

— Il croyait sans doute y rencontrer M. de Rubempré dont il admire le talent, répondit Diane avec une moue câline qui cachait la plus mordante des railleries, car on savait que Mme d’Espard ne pardonnait pas à Lucien de l’avoir abandonnée.

— Oh  ! mon ange, répondit la marquise avec une aisance surprenante, nous ne pouvons retenir ces gens-là, Lucien subira le sort du petit d’Esgrignon, ajouta-t-elle en confondant les personnes présentes par l’infamie de ces paroles dont chacune était un trait accablant pour la princesse. (Voir le Cabinet des Antiques.)

— Vous parlez de M. de Rubempré, dit la vicomtesse de Beauséant qui n’avait pas reparu dans le monde depuis la mort de M. de Nueil et qui, par une habitude particulière aux personnes qui ont longtemps vécu en province, se faisait une fête d’étonner des Parisiens avec une nouvelle qu’elle venait d’apprendre. Vous savez qu’il est fiancé à Clotilde de Grandlieu.

Chacun fit signe à la vicomtesse de se taire, ce mariage étant encore ignoré de Mme de Sérizy, qu’il allait jeter dans le désespoir.

— On me l’a affirmé, mais cela peut être faux,

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