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EN MÉMOIRE DES ÉGLISES ASSASSINÉES

peuvent être attribuées à ce que nous nous sommes accoutumés à fixer nos regards sur la mort du Christ, plutôt que sur sa vie, et à substituer la méditation de sa souffrance passée à celle de notre devoir présent[1].

  1. Cf. Lectures on Art, sur l’égérie d’un art morbide et réaliste. « Essayez de vous représenter la somme de temps et d’anxieuse et frémissante émotion qui a été gaspillée par ces tendres et délicates femmes de la chrétienté pendant ces derniers six cents ans. Comme elles se peignaient ainsi à elles-mêmes sous l’influence d’une semblable imagerie, ces souffrances corporelles passées depuis longtemps, qui, puisqu’on les conçoit comme ayant été supportées par un être divin, ne peuvent pas, pour cette raison, avoir été plus difficiles à endurer que les agonies d’un être humain quelconque sous la torture ; et alors essayez d’apprécier à quel résultat on serait arrivé pour la justice et la félicité de l’humanité si on avait enseigné à ces mêmes femmes le sens profond des dernières paroles qui leur furent dites par leur Maître : « Filles de Jérusalem, ne pleurez pas sur moi, mais pleurez sur vous-mêmes et sur vos enfants », si on leur avait enseigné à appliquer leur pitié à mesurer les tortures des champs de bataille, les tourments de la mort lente chez les enfants succombant à la faim, bien plus, dans notre propre vie de paix, à l’agonie de créatures qui ne sont ni nourries, ni enseignées, ni secourues, qui s’éveillent au bord du tombeau pour apprendre comment elles auraient dû vivre, et la souffrance encore plus terrible de ceux dont toute l’existence, et non sa fin, est la mort ; ceux auxquels le berceau fut une malédiction, et pour lesquels les mots qu’ils ne peuvent entendre « la cendre à la cendre » sont tout ce qu’ils ont jamais reçu de bénédiction. Ceux-là, vous qui pour ainsi dire avez pleuré à ses pieds ou vous êtes tenus près de sa croix, ceux-là vous les avez toujours avec vous ! et non pas lui.
    Cf. la Bible d’Amiens sur sainte Geneviève. Il y a des milliers de jeunes filles pieuses qui n’ont jamais figuré dans aucun calendrier, mais qui ont passé et gâché leur vie dans la désolation, Dieu sait pourquoi, car nous ne le savons pas, mais en voici une, en tout cas, qui ne soupire pas après le martyre et ne se consume pas dans les tourments, mais devient une Tour du Troupeau (allusion à Michée, IV, 8) et toute sa vie lui construit un bercail.
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