Page:Proust - Pastiches et Mélanges, 1921.djvu/106

Cette page n’a pas encore été corrigée
MÉLANGES

Et comme il veut que vous le suiviez dans les libres dispositions de l’esprit que donne la satisfaction du corps, peut-être aussi pour vous montrer qu’à la façon des saints à qui vont ses préférences, il n’est pas contempteur du plaisir « honnête[1] », avant de

  1. Voir l’admirable portrait de saint Martin au livre I de la Bible d’Amiens : « Il accepte volontiers la coupe de l’amitié, il est le patron d’une honnête boisson. La farce de votre oie de la Saint-Martin est odorante à ses narines et sacrés pour lui sont les derniers rayons de l’été qui s’en va. »
    Ces repas évoqués par Ruskin ne vont pas même sans une espèce de cérémonial. « Saint Martin était un jour à dîner à la première table du monde, à savoir chez l’empereur et l’impératrice de Germanie, se rendant agréable à la compagnie, pas le moins du monde un saint à la saint Jean-Baptiste. Bien entendu, il avait l’empereur à sa gauche, l’impératrice à sa droite, tout se passait dans les règles. » (la Bible d’Amiens, Ch. 1, § 30.) Ce protocole auquel Ruskin fait allusion ne paraît d’ailleurs avoir rien de celui des maîtres de maison terribles, de ceux trop formalistes et dont le modèle me semble avoir été tracé à jamais par ces versets de saint Matthieu : « Le roi aperçut à table un homme qui n’avait pas d’habit de noces. Il lui dit : « Mon ami, comment n’êtes-vous pas en habit ? » Cet homme ayant gardé le silence, le roi dit aux serviteurs : « Liez-lui les pieds et les mains et jetez-le dans les ténèbres du dehors. »
    Pour revenir à cette conception d’un saint qui « ne dépense pas un souffle en une exhortation désagréable », il semble que Ruskin ne soit n’est pas seul à se représenter ses saints favoris sous ces traits. Même pour les simples clergymens de George Eliot ou les prophètes de Carlyle, voyez combien ils sont différents de saint Firmin qui tapage et crie comme un énergumène dans ler, rues d’Amiens, insulte, exhorte, persuade, baptise, etc. Dans Carlyle, voyez Knox : « Ce que j’aime beaucoup en ce Knox, c’est qu’il avait une veine de drôlerie en lui. C’était un homme de cœur, honnête, fraternel, frère du grand, frère aussi du petit, sincère dans sa sympathie pour les deux ; il avait sa pipe de Bordeaux dans sa maison d’Edimbourg, c’était un homme joyeux et sociable. Ils errent grandement, ceux qui pensent que ce Knox était un fanatique sombre, spasmodique, criard. Pas du tout : c’était
104