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la France. La victoire des alliés semblait, sinon rapprochée, du moins à peu près certaine, et il faut malheureusement avouer que le maître d’hôtel en était désolé. Car ayant réduit la guerre « mondiale », comme tout le reste, à celle qu’il menait sourdement contre Françoise (qu’il aimait, du reste, malgré cela comme on peut aimer la personne qu’on est content de faire rager tous les jours en la battant aux dominos), la Victoire se réalisait à ses yeux sous les espèces de la première conversation où il aurait la souffrance d’entendre Françoise lui dire : « Enfin c’est fini et il va falloir qu’ils nous donnent plus que nous ne leur avons donné en 70. » Il croyait, du reste, toujours que cette échéance fatale arrivait, car un patriotisme inconscient lui faisait croire, comme tous les Français victimes du même mirage que moi depuis que j’étais malade, que la victoire — comme ma guérison — était pour le lendemain. Il prenait les devants en annonçant à Françoise que cette victoire arriverait peut-être, mais que son cœur en saignerait, car la Révolution la suivrait aussitôt, puis l’invasion. « Oh ! cette bon sang de guerre, les Boches seront les seuls à s’en relever vite, Françoise, ils y ont déjà gagné des centaines de milliards. Mais qu’ils nous crachent un sou à nous, quelle farce ! On le mettra peut-être sur les journaux, ajoutait-il par prudence et pour parer à tout événement, pour calmer le peuple, comme on dit depuis trois ans que la guerre sera finie le lendemain. Je ne peux pas comprendre comment que le monde est assez fou pour le croire. » Françoise était d’autant plus troublée de ces paroles qu’en effet, après avoir cru les optimistes plutôt que le maître d’hôtel, elle voyait que la guerre, qu’elle avait cru devoir finir en quinze jours malgré «