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me dit Saint-Loup avec cette sollicitude qu’il avait pour moi depuis Balbec.

— Oh ! quel bonheur si tu t’en vas.

— Je te préviens que je ne reviendrai plus.

— Je n’ose pas l’espérer.

— Écoute, tu sais, je t’ai promis le collier si tu étais gentille, mais du moment que tu me traites comme cela…

— Ah ! voilà une chose qui ne m’étonne pas de toi. Tu m’avais fait une promesse, j’aurais bien dû penser que tu ne la tiendrais pas. Tu veux faire sonner que tu as de l’argent, mais je ne suis pas intéressée comme toi. Je m’en fous de ton collier. J’ai quelqu’un qui me le donnera.

— Personne d’autre ne pourra te le donner, car je l’ai retenu chez Boucheron et j’ai sa parole qu’il ne le vendra qu’à moi.

— C’est bien cela, tu as voulu me faire chanter, tu as pris toutes tes précautions d’avance. C’est bien ce qu’on dit : Marsantes, Mater Semita, ça sent la race, répondit Rachel répétant une étymologie qui reposait sur un grossier contresens car Semita signifie « sente » et non « Sémite », mais que les nationalistes appliquaient à Saint-Loup à cause des opinions dreyfusardes qu’il devait pourtant à l’actrice. (Elle était moins bien venue que personne à traiter de Juive Mme de Marsantes à qui les ethnographes de la société ne pouvaient arriver à trouver de juif que sa parenté avec les Lévy-Mirepoix.) Mais tout n’est pas fini, sois-en sûr. Une parole donnée dans ces conditions n’a aucune valeur. Tu as agi par traîtrise avec moi. Boucheron le saura et on lui en donnera le double, de son collier. Tu auras bientôt de mes nouvelles, sois tranquille.

Robert avait cent fois raison. Mais les circonstances sont toujours si embrouillées que celui qui a cent fois raison peut avoir eu une fois tort. Et je ne pus m’em-