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de moi, tu n’as pas vu notre fameux Saint-Loup, ce qu’il dégotte avec son nouveau phalzard ! Quand le capiston va voir ça, du drap d’officier !

— Ah ! tu en as des bonnes, du drap d’officier, dit le jeune bachelier qui, malade à la chambre, n’allait pas en marche et s’essayait non sans une certaine inquiétude à être hardi avec les anciens. Ce drap d’officier, c’est du drap comme ça.

— Monsieur ? demanda avec colère l’« ancien » qui avait parlé du phalzard.

Il était indigné que le jeune bachelier mît en doute que ce phalzard fût en drap d’officier, mais, Breton, né dans un village qui s’appelle Penguern-Stereden, ayant appris le français aussi difficilement que s’il eût été Anglais ou Allemand, quand il se sentait possédé par une émotion, il disait deux ou trois fois « monsieur » pour se donner le temps de trouver ses paroles, puis après cette préparation il se livrait à son éloquence, se contentant de répéter quelques mots qu’il connaissait mieux que les autres, mais sans hâte, en prenant ses précautions contre son manque d’habitude de la prononciation.

— Ah ! c’est du drap comme ça ? reprit-il, avec une colère dont s’accroissaient progressivement l’intensité et la lenteur de son débit. Ah ! c’est du drap comme ça ? quand je te dis que c’est du drap d’officier, quand je-te-le-dis, puisque je-te-le-dis, c’est que je le sais, je pense.

— Ah ! alors, dit le jeune bachelier vaincu par cette argumentation. C’est pas à nous qu’il faut faire des boniments à la noix de coco.

— Tiens, v’là justement le capiston qui passe. Non, mais regarde un peu Saint-Loup ; c’est ce coup de lancer la jambe ; et puis sa tête. Dirait-on un sous-off ? Et le monocle ; ah ! il va un peu partout.

Je demandai à ces soldats que ma présence ne troublait pas à regarder aussi par la fenêtre. Ils ne m’en