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porter l’âme de ma grand’mère tout entière et la promesse de sa venue, avec une allégresse d’annonciation et une fidélité musicale. Mais cette première nuit d’arrivée, quand ma grand’mère m’eût quitté, je recommençai à souffrir, comme j’avais déjà souffert à Paris au moment de quitter la maison. Peut-être cet effroi que j’avais — qu’ont tant d’autres — de coucher dans une chambre inconnue, peut-être cet effroi n’est-il que la forme la plus humble, obscure, organique, presque inconsciente, de ce grand refus désespéré qu’opposent les choses qui constituent le meilleur de notre vie présente à ce que nous revêtions mentalement de notre acceptation la formule d’un avenir où elles ne figurent pas ; refus qui était au fond de l’horreur que m’avait fait si souvent éprouver la pensée que mes parents mourraient un jour, que les nécessités de la vie pourraient m’obliger à vivre loin de Gilberte, ou simplement à me fixer définitivement dans un pays où je ne reverrais plus jamais mes amis ; refus qui était encore au fond de la difficulté que j’avais à penser à ma propre mort ou à une survie comme celle que Bergotte promettait aux hommes dans ses livres, dans laquelle je ne pourrais emporter mes souvenirs, mes défauts, mon caractère qui ne se résignaient pas à l’idée de ne plus être et ne voulaient pour moi ni du néant, ni d’une éternité où ils ne seraient plus.

Quand Swann m’avait dit à Paris, un jour que j’étais particulièrement souffrant : « Vous devriez partir pour ces délicieuses îles de l’Océanie, vous verrez que vous n’en reviendrez plus », j’aurais voulu lui répondre : « Mais alors je ne verrai plus votre fille, je vivrai au milieu de choses et de gens qu’elle n’a jamais vus. » Et pourtant ma raison me disait : « Qu’est-ce que cela peut faire, puisque tu n’en seras pas affligé ? Quand Monsieur Swann te dit que tu ne reviendras pas, il entend par là que tu ne voudras pas revenir, et puisque tu ne le voudras pas, c’est que, là-bas, tu seras heureux. »