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détruit ; quand ce bonheur est évanoui, quand nous avons souffert, puis que nous avons réussi à endormir notre souffrance, ce qui est aussi trompeur et précaire qu’avait été le bonheur même, c’est le calme. Le mien finit par revenir, car ce qui, modifiant notre état moral, nos désirs, est entré, à la faveur d’un rêve, dans notre esprit, cela aussi peu à peu se dissipe, la permanence et la durée ne sont promises à rien, pas même à la douleur. D’ailleurs, ceux qui souffrent par l’amour sont, comme on dit de certains malades, leur propre médecin. Comme il ne peut leur venir de consolation que de l’être qui cause leur douleur et que cette douleur est une émanation de lui, c’est en elle qu’ils finissent par trouver un remède. Elle le leur découvre elle-même à un moment donné, car au fur et à mesure qu’ils la retournent en eux, cette douleur leur montre un autre aspect de la personne regrettée, tantôt si haïssable qu’on n’a même plus le désir de la revoir parce qu’avant de se plaire avec elle il faudrait la faire souffrir, tantôt si douce que la douceur qu’on lui prête on lui en fait un mérite et on en tire une raison d’espérer. Mais la souffrance qui s’était renouvelée en moi eut beau finir par s’apaiser, je ne voulus plus retourner que rarement chez Mme Swann. C’est d’abord que chez ceux qui aiment et sont abandonnés, le sentiment d’attente — même d’attente inavouée — dans lequel ils vivent se transforme de lui-même, et bien qu’en apparence identique, fait succéder à un premier état, un second exactement contraire. Le premier était la suite, le reflet des incidents douloureux qui nous avaient bouleversés. L’attente de ce qui pourrait se produire est mêlée d’effroi, d’autant plus que nous désirons à ce moment-là, si rien de nouveau ne nous vient du côté de celle que nous aimons, agir nous-mêmes, et nous ne savons trop quel sera le succès d’une démarche après laquelle il ne sera peut-être plus possible d’en entamer d’autre. Mais bientôt, sans que