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lui avait dit de mon malaise à l’approche de la nuit, m’eût fait paraître à ses yeux plus stupide encore que je n’étais.

— Mais non, répondit-il avec un accent plus doux. Vous n’avez peut-être pas de mérite personnel, si peu d’êtres en ont ! Mais pour un temps du moins vous avez la jeunesse et c’est toujours une séduction. D’ailleurs, monsieur, la plus grande des sottises, c’est de trouver ridicules ou blâmables les sentiments qu’on n’éprouve pas. J’aime la nuit et vous me dites que vous la redoutez ; j’aime sentir les roses et j’ai un ami à qui leur odeur donne la fièvre. Croyez-vous que je pense pour cela qu’il vaut moins que moi ? Je m’efforce de tout comprendre et je me garde de rien condamner. En somme ne vous plaignez pas trop, je ne dirai pas que ces tristesses ne sont pas pénibles, je sais ce qu’on peut souffrir pour des choses que les autres ne comprendraient pas. Mais du moins vous avez bien placé votre affection dans votre grand’mère. Vous la voyez beaucoup. Et puis c’est une tendresse permise, je veux dire une tendresse payée de retour. Il y en a tant dont on ne peut pas dire cela !

Il marchait de long en large dans la chambre, regardant un objet, en soulevant un autre. J’avais l’impression qu’il avait quelque chose à m’annoncer et ne trouvait pas en quels termes le faire.

— J’ai un autre volume de Bergotte ici, je vais vous le chercher, ajouta-t-il, et il sonna. Un groom vint au bout d’un moment. « Allez me chercher votre maître d’hôtel. Il n’y a que lui ici qui soit capable de faire une commission intelligemment, dit M. de Charlus avec hauteur. — Monsieur Aimé, monsieur ? demanda le groom. — Je ne sais pas son nom, mais si, je me rappelle que je l’ai entendu appeler Aimé. Allez vite, je suis pressé. — Il va être tout de suite ici, monsieur, je l’ai justement vu en bas », répondit le groom qui voulait avoir l’air au courant. Un certain temps se