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tion qui le faisait pouvoir se plaire seulement avec elles, et sans doute l’admiration qu’il leur avait vouée était sincère, mais de nombreuses réminiscences d’histoire et d’art évoquées par leurs noms y entraient pour une grande part, comme des souvenirs de l’antiquité sont une des raisons du plaisir qu’un lettré trouve à lire une ode d’Horace peut-être inférieure à des poèmes de nos jours qui laisseraient ce même lettré indifférent. Chacune de ces femmes à côté d’une jolie bourgeoise était pour lui ce que sont à une toile contemporaine représentant une route ou une noce, ces tableaux anciens dont on sait l’histoire, depuis le Pape ou le Roi qui les commandèrent, en passant par tels personnages auprès de qui leur présence, par don, achat, prise ou héritage, nous rappelle quelque événement, ou tout au moins quelque alliance d’un intérêt historique, par conséquent des connaissances que nous avons acquises, leur donne une nouvelle utilité, augmente le sentiment de la richesse des possessions de notre mémoire ou de notre érudition. M. de Charlus se félicitait qu’un préjugé analogue au sien, en empêchant ces quelques grandes dames de frayer avec des femmes d’un sang moins pur, les offrît à son culte intactes, dans leur noblesse inaltérée, comme telle façade du XVIIIe siècle soutenue par ses colonnes plates de marbre rose et à laquelle les temps nouveaux n’ont rien changé.

M. de Charlus célébrait la véritable noblesse d’esprit et de cœur de ces femmes, jouant ainsi sur le mot par une équivoque qui le trompait lui-même et où résidait le mensonge de cette conception bâtarde, de cet ambigu d’aristocratie, de générosité et d’art, mais aussi sa séduction, dangereuse pour des êtres comme ma grand’mère à qui le préjugé plus grossier mais plus innocent d’un noble qui ne regarde qu’aux quartiers et ne se soucie pas du reste eût semblé trop ridicule, mais qui était sans défense dès que quelque chose se