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rature se compose d’œuvres périmées. » Et pour ce qui était de moi, si je trouvais Saint-Loup un peu sérieux, lui ne comprenait pas que je ne le fusse pas davantage. Ne jugeant chaque chose qu’au poids de l’intelligence qu’elle contient, ne percevant pas les enchantements d’imagination que me donnaient certaines œuvres qu’il jugeait frivoles, il s’étonnait que moi — moi à qui il s’imaginait être tellement inférieur — je pusse m’y intéresser.

Dès les premiers jours Saint-Loup fit la conquête de ma grand’mère, non seulement par la bonté incessante qu’il s’ingéniait à nous témoigner à tous deux, mais par le naturel qu’il y mettait comme en toutes choses. Or, le naturel — sans doute parce que, sous l’art de l’homme, il laisse sentir la nature — était la qualité que ma grand’mère préférait à toutes, tant dans les jardins où elle n’aimait pas qu’il y eût, comme dans celui de Combray, de plates-bandes trop régulières, qu’en cuisine où elle détestait ces « pièces montées » dans lesquelles on reconnaît à peine les aliments qui ont servi à les faire, ou dans l’interprétation pianistique qu’elle ne voulait pas trop fignolée, trop léchée, ayant même eu pour les notes accrochées, pour les fausses notes de Rubinstein, une complaisance particulière. Ce naturel, elle le goûtait jusque dans les vêtements de Saint-Loup, d’une élégance souple sans rien de « gommeux » ni de « compassé », sans raideur et sans empois. Elle prisait davantage encore ce jeune homme riche dans la façon négligente et libre qu’il avait de vivre dans le luxe sans « sentir l’argent », sans airs importants ; elle retrouvait même le charme de ce naturel dans l’incapacité que Saint-Loup avait gardée — et qui généralement disparaît avec l’enfance en même temps que certaines particularités physiologiques de cet âge — d’empêcher son visage de refléter une émotion. Quelque chose qu’il désirait par exemple et sur quoi il n’avait pas compté,