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l’amour de Nietzsche et de Proudhon. Son père n’eût pas partagé mes regrets. Il était lui-même un homme intelligent, excédant les bornes de sa vie d’homme du monde. Il n’avait guère eu le temps de connaître son fils, mais avait souhaité qu’il valût mieux que lui. Et je crois bien que contrairement au reste de la famille, il l’eût admiré, se fût réjoui qu’il délaissât ce qui avait fait ses minces divertissements pour d’austères méditations, et, sans en rien dire, dans sa modestie de grand seigneur spirituel, eût lu en cachette les auteurs favoris de son fils pour apprécier de combien Robert lui était supérieur.

Il y avait, du reste, cette chose assez triste, c’est que si M. de Marsantes, à l’esprit fort ouvert, eût apprécié un fils si différent de lui, Robert de Saint-Loup, parce qu’il était de ceux qui croient que le mérite est attaché à certaines formes de la vie, avait un souvenir affectueux mais un peu méprisant d’un père qui s’était occupé toute sa vie de chasse et de course, avait bâillé à Wagner et raffolé d’Offenbach. Saint-Loup n’était pas assez intelligent pour comprendre que la valeur intellectuelle n’a rien à voir avec l’adhésion à une certaine formule esthétique, et il avait pour l’intellectualité de M. de Marsantes un peu le même genre de dédain qu’auraient pu avoir pour Boieldieu ou pour Labiche un fils de Boieldieu ou un fils de Labiche qui eussent été des adeptes de la littérature la plus symbolique et de la musique la plus compliquée. « J’ai très peu connu mon père, disait Robert. Il paraît que c’était un homme exquis. Son désastre a été la déplorable époque où il a vécu. Être né dans le faubourg Saint-Germain et avoir vécu à l’époque de la Belle Hélène, cela fait cataclysme dans une existence. Peut-être petit bourgeois fanatique du « Ring » eût-il donné tout autre chose. On me dit même qu’il aimait la littérature. Mais on ne peut pas savoir puisque ce qu’il entendait par litté-