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que j’avais pris dans la journée d’après tous ces êtres inexistants qui n’étaient pas elle. Une fois je lui dis :

— Sans toi je ne pourrais pas vivre. — Mais il ne faut pas, me répondit-elle d’une voix troublée. Il faut nous faire un cœur plus dur que ça. Sans cela que deviendrais-tu si je partais en voyage ? J’espère au contraire que tu serais très raisonnable et très heureux.

— Je saurais être raisonnable si tu partais pour quelques jours, mais je compterais les heures.

— Mais si je partais pour des mois… (à cette seule idée mon cœur se serrait), pour des années… pour…

Nous nous taisions tous les deux. Nous n’osions pas nous regarder. Pourtant je souffrais plus de son angoisse que de la mienne. Aussi je m’approchai de la fenêtre et distinctement je lui dis en détournant les yeux :

— Tu sais comme je suis un être d’habitudes. Les premiers jours où je viens d’être séparé des gens que j’aime le plus, je suis malheureux. Mais tout en les aimant toujours autant, je m’accoutume, ma vie devient calme, douce ; je supporterais d’être séparé d’eux, des mois, des années.

Je dus me taire et regarder tout à fait par la fenêtre. Ma grand’mère sortit un instant de la chambre. Mais le lendemain je me mis à parler de philosophie sur le ton le plus indifférent, en m’arrangeant cependant pour que ma grand’mère fît attention à mes paroles ; je dis que c’était curieux qu’après les dernières découvertes de la science le matérialisme semblait ruiné, et que le plus probable était encore l’éternité des âmes et leur future réunion.

Mme de Villeparisis nous prévint que bientôt elle ne pourrait nous voir aussi souvent. Un jeune neveu qui préparait Saumur, actuellement en garnison dans le voisinage, à Doncières, devait venir passer auprès d’elle un congé de quelques semaines et elle lui don-