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monde, il se mettait à poser et devenait ridicule ; devant mon père, il prétendait avoir jeté sa démission à la face du roi et dirigé le conclave, oubliant que mon père avait été chargé par lui de supplier le roi de le reprendre, et l’avait entendu faire sur l’élection du pape les pronostics les plus insensés. Il fallait entendre sur ce fameux conclave M. de Blacas, qui était un autre homme que M. de Chateaubriand. Quant aux phrases de celui-ci sur le clair de lune elles étaient tout simplement devenues une charge à la maison. Chaque fois qu’il faisait clair de lune autour du château, s’il y avait quelque invité nouveau, on lui conseillait d’emmener M. de Chateaubriand prendre l’air après le dîner. Quand ils revenaient, mon père ne manquait pas de prendre à part l’invité : « M. de Chateaubriand a été bien éloquent ? — Oh ! oui. — Il vous a parlé du clair de lune. — Oui, comment savez-vous ? — Attendez, ne vous a-t-il pas dit, et il lui citait la phrase. — Oui, mais par quel mystère ? — Et il vous a parlé même du clair de lune dans la campagne romaine. — Mais vous êtes sorcier. » Mon père n’était pas sorcier, mais M. de Chateaubriand se contentait de servir toujours un même morceau tout préparé.

Au nom de Vigny elle se mit à rire.

— Celui qui disait : « Je suis le comte Alfred de Vigny. » On est comte ou on n’est pas comte, ça n’a aucune espèce d’importance.

Et peut-être trouvait-elle que cela en avait tout de même un peu, car elle ajoutait :

— D’abord je ne suis pas sûre qu’il le fût, et il était en tout cas de très petite souche, ce monsieur qui a parlé dans ses vers de son « cimier de gentilhomme ». Comme c’est de bon goût et comme c’est intéressant pour le lecteur ! C’est comme Musset, simple bourgeois de Paris, qui disait emphatiquement : « L’épervier d’or dont mon casque est armé. » Jamais un vrai grand