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Lamartine récité des vers, tous les artistes connus de tout un siècle écrit des pensées, des mélodies, fait des croquis sur l’album familial, Mme de Villeparisis ne donnait, par grâce, bonne éducation, modestie réelle, ou manque d’esprit philosophique, que cette origine purement matérielle à sa connaissance de tous les arts, et finissait par avoir l’air de considérer la peinture, la musique, la littérature et la philosophie comme l’apanage d’une jeune fille élevée de la façon la plus aristocratique dans un monument classé et illustre. On aurait dit qu’il n’y avait pas pour elle d’autres tableaux que ceux dont on a hérité. Elle fut contente que ma grand’mère aimât un collier qu’elle portait et qui dépassait de sa robe. Il était dans le portrait d’une bisaïeule à elle, par Titien, et qui n’était jamais sorti de la famille. Comme cela on était sûr que c’était un vrai. Elle ne voulait pas entendre parler des tableaux achetés on ne sait comment par un Crésus, elle était d’avance persuadée qu’ils étaient faux et n’avait aucun désir de les voir, nous savions qu’elle-même faisait des aquarelles de fleurs, et ma grand’mère qui les avait entendu vanter lui en parla. Mme de Villeparisis changea de conversation par modestie, mais sans montrer plus d’étonnement ni de plaisir qu’une artiste suffisamment connue à qui les compliments n’apprennent rien. Elle se contenta de dire que c’était un passe-temps charmant parce que si les fleurs nées du pinceau n’étaient pas fameuses, du moins les peindre vous faisait vivre dans la société des fleurs naturelles, de la beauté desquelles, surtout quand on était obligé de les regarder de plus près pour les imiter, on ne se lassait pas. Mais à Balbec Mme de Villeparisis se donnait congé pour laisser reposer ses yeux.

Nous fûmes étonnés, ma grand’mère et moi, de voir combien elle était plus « libérale » que même la plus grande partie de la bourgeoisie. Elle s’étonnait qu’on fût scandalisé des expulsions des jésuites, disant