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CHAPITRE III


LA MÉTAPHYSIQUE [1]




À M. Bergmann
Professeur de littérature étrangère à l’Université de Strasbourg [2].


Ami,

C’est à toi que je dédie cet essai. C’est toi dont l’exemple et les conseils m’avertirent autrefois que, sans la science, la philosophie est l’ombre de la raison. Apprends quelque chose, disais-tu, et puis tu philosopheras.

J’ai répudié la philosophie ; mais que diras-tu, Ami, en apprenant que du même coup j’ai nié aussi la religion ? Toi, dont l’âme aimante et pure, dont l’esprit constamment élevé à Dieu rapporte à une religion sublime tout sentiment, toute action, toute pensée ? ne craindras-tu pas pour la société, pour la science elle-même, les conséquences de cette négation effrayante ? Quelle sanction nouvelle allons-nous donnera la morale ? quel but à la pensée ? quelle espérance au cœur ? Et qui suis-je, d’ailleurs, pour parler au nom de la science ?

Il faut que je l’avoue en ce moment solennel : ce qui m’inquiète est moins l’incertitude de ma route que le sentiment profond de ma faiblesse ; les distractions de ma vie, et le malheur d’une éducation toute philosophique et religieuse ne m’ont presque permis de rien apprendre. Ce n’est pas le dessin, ce sont les matériaux qui me manquent pour la réédification. Tout ce que je sais, je le dois au désespoir ; la fortune m’ôtant le moyen d’acquérir, je voulus un jour, des lambeaux ramassés pendant mes courtes études,

  1. Nous avons fait remarquer déjà que ce que l’auteur entend par métaphysique est la même chose que ce que M. Aug. Comte appelle philosophie positive. Nous ajouterons que cette métaphysique correspond, pour le fond, à ce que les Allemands nomment logique. (Note de l’éditeur.)
  2. Auteur de plusieurs ouvrages de linguistique : 1o Poèmes islandais, Imprimerie royale, 1839 ; 2o De linguarum origine et natura ; 3o Recherches sur la quantité prosodique. Strasbourg, 1841.