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où une seconde révélation a fait défaut ; et réciproquement, que là où cette révélation a eu lieu, la plus haute civilisation a suivi. Mais qui nous dit que la première révélation, c’est-à-dire la loi naturelle, soit insuffisante ? L’Église catholique n’a jamais connu la loi naturelle.

d) Une révélation divine se reconnaît, dit-on, à des signes divins, à des prophéties et des miracles. Elle se reconnaîtrait encore mieux à son universalité, à sa permanence dans tous les lieux et tous les hommes. Or, c’est ce qui ne se rencontre pas : Dieu a donc des préférences ; pourquoi ?… — Mais qui ne voit que la majeure de ce syllogisme n’est que le cas particulier des miracles transformé en thèse générale ?

e f) Même observation sur l’incompréhensibilité des dogmes. Les dogmes, en effet, sont des symboles représentatifs des grands phénomènes de la nature et des problèmes sociaux, dont on a fait des mystères et des talismans. Cette origine des dogmes se reconnaît à leur énoncé aussi bien qu’à leur histoire.

g h) Relativement à l’Église, si je faisais ce syllogisme : le représentant de Dieu doit être le plus savant, le plus bienfaisant, le plus pur, le plus chaste, le plus dévoué, le meilleur parmi les hommes ; — or ;… — donc les prêtres ne sont pas les organes de Dieu : que répondraient MM. du Clergé, eux qui ne s’adjugent que l’infaillibilité ? Que mon syllogisme est mauvais [1]. Soit : mais le leur ne vaut pas mieux. En effet, j’admets la nécessité d’une juridiction et même d’une révélation permanente ; sur quoi portera l’exercice de ce privilége ? sur les faits ou sur le dogme ? Si l’infaillibilité de l’Église ne s’étend pas jusqu’à la critique des faits, les faits sur lesquels cette infaillibilité repose tombent alors dans la critique humaine ; la raison les déclare insuffisants, et tout est à recommencer.

Ainsi la religion, dans laquelle les sophistes ne virent qu’une invention des législateurs, parce qu’ils la trouvaient à l’origine de toutes les sociétés ; la religion, d’abord mystique et naïve, a fini par être elle-même syllogistiquement démontrée. Le syllogisme seul a fait la théologie ; le raisonnement servait la déraison : mais ne nous en plaignons pas, c’était un progrès immense. Une religion qui argumente est une religion qui s’exécute : le premier qui

  1. C’est pourtant le même que faisait Bossuet contre l’infaillibilité du pape. Le gallican ne s’apercevait pas que ce qu’il disait d’un seul pouvait se dire de deux, de cent, de tous, même assemblés en concile. En effet, d’après cet argument, qu’on pourrait appeler exception d’indignité, qui m’assure qu’un prêtre soit jamais en état de dire la messe, et un concile, de définir une question de foi ?