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son, et à donner des règles pour conduire l’esprit dans le raisonnement. Cette entreprise fit grand bruit, et l’on admira la puissance de génie vraiment extraordinaire du philosophe.

Mais, répliqua-t-on aussitôt, si les lois formelles de la raison sont indémontrables à priori, si la raison ne peut être contrôlée par un principe hors d’elle, nous ne sommes décidément sûrs de rien : qu’importe que notre croyance soit invincible ? nous vivons sur une hypothèse.

Et, pouvait-on ajouter, la prétention de vérifier l’accord de la connaissance avec les lois formelles de la raison est tout à fait vaine. D’abord, comment distinguer, dans l’entendement, ce qui est principe premier et loi formelle, de ce qui est simplement connnaissance ? cette opération ne suppose-t-elle pas déjà l’emploi d’un principe premier ? nous voilà à reculons. Admettons ensuite que les principes premiers soient trouvés : pour vérifier si la connaissance est d’accord avec eux, il faut une règle : où la prendre ? dans les principes premiers ? nous tournons dans le cercle. Dira-t-on enfin que l’évidence ne se démontre pas ? Mais nous éprouvons tous les jours qu’une connaissance, d’abord obscure, se détermine peu à peu, se débrouille, et tout à coup paraît évidente : il arrive même quelquefois que des choses que nous trouvions évidentes ne le sont pas du tout. Qu’est-ce donc qui produit l’évidence, et à quel signe se reconnaît-elle ?

Il est évident, si quelque chose peut l’être, qu’avec la méthode syllogistique la raison est comme un labyrinthe où les routes se croisent et se confondent sans commencement ni fin ; où le général devant sa certitude au particulier, et le particulier n’étant intelligible que par le général, tout devient à la fois principe et conséquence ; où l’esprit, enfin, n’ayant aucun point d’attache, ne sait d’où il vient ni où il va, ne peut connaître et répugne à douter.

Ce qui prouve, du reste, mieux que tous les raisonnements, que l’Analytique transcendentale n’a pas même résolu, comme l’espérait son auteur, la moitié du problème, c’est que, depuis Kant, la mêlée est devenue générale parmi les philosophes, et que sur les matières de philosophie le doute plane aujourd’hui plus profond que jamais. La théologie seule a profité de ces disputes : à son ancienne dialectique elle a ajouté ce dilemme : la Foi ou le Doute. C’est la fraternité ou la mort.

112. Redisons-le : La philosophie n’est qu’une méthode illusoire, consistant à aller du général au particulier, ou plutôt, comme elle ose encore s’en vanter, de la cause au phénomène : et cela avant d’avoir étudié la loi des êtres, avant d’avoir classé les faits, avant