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108. L’auteur que je viens de citer ajoute :

« Donc, puisque ce sont les passions qui dirigent, c’est par l’étude des passions qu’il faut aborder la solution du problème social. »

Voilà l’illusion perpétuelle des philosophes : se rendre maîtres de causes par elles-mêmes incoercibles, afin de produire des effets préconçus. Remarquons, en outre, dans ce dernier passage, la confusion des idées de force, cause, puissance, agent ou moteur, avec celles de règle, direction, loi, mesure. Les passions sont tout au plus les forces motrices et impulsives des actions ; mais, en déterminant la volonté, elles obéissent à certaines indications du sens intime, qu’on appelle motifs. Le motif est à la passion ce que la morale est à la physiologie, ce qu’une direction bien calculée est à une fougue aveugle et imprudente. Selon que les motifs sont bons ou mauvais, les actions deviennent utiles ou funestes : la passion, l’essor qui nous fait agir, est par elle-même indifférente au bien et au mal.

J’accorderai volontiers que les motifs par lesquels on a prétendu jusqu’ici gouverner les passions, considérés scientifiquement, sont détestables : mais cela ne prouve pas que la physiologie des passions, séparée de l’étude des motifs, puisse seule conduire à la régularisation de la société : et quand on aura bien préconisé l’utilité, la sainteté et l’orthodoxie des passions, on ne sera pas plus avancé que si l’on avait fait un long discours pour démontrer que l’homme qui veut vivre a besoin de manger. Car, en bonne hygiène, la question n’est pas de savoir si manger est une chose utile et permise, mais ce qu’il convient et combien il convient que l’homme mange. Bien loin que l’appétit puisse en cela servir de règle, l’expérience prouve qu’il est de sa nature insatiable : comparez la dépense comestible d’un vieux gastronome avec celle d’un jeune soldat ; la soif de maîtresses d’un célibataire à cheveux blancs avec la continence d’un robuste campagnard marié [1].

109. Toute preuve fournie par voie de syllogisme peut être infirmée par un autre syllogisme : c’est ce qui ne manque pas d’arriver dans les disputes, pour peu que les parties déploient d’habileté.

Ainsi au premier syllogisme que nous avons analysé, Pierre est mortel, on a répondu, il y a bien longtemps, par cet autre :


Ce qui fait mourir, c’est la peine, la douleur, la misère, les qualités

  1. L’irritation croissante de la passion par la jouissance a donné lieu au proverbe populaire : L’appétit vient en mangeant ; ainsi qu’au vers de Juvénal sur Messaline : Et lassata viria necdum satiata recessit.