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blement hallucinés. Chez l’un, c’est la mémoire qui est frappée ; chez l’autre, le jugement ; chez la plupart, c’est la faculté de généraliser et d’abstraire. L’influence qu’ils exercent sur tout ce qui les approche est quelquefois extraordinaire : en dépit de l’étrangeté de leurs discours, la force de leur conviction, la persévérance de leur conduite, toujours conséquente à leurs idées, les rencontres singulières qui leur arrivent, et qui semblent autant de preuves de la vérité de leurs opinions, leur attirent à la longue des adhérents, souvent plus exaltés qu’eux-mêmes et plus fanatiques. S’ils sont doués de quelque talent, d’une instruction variée, d’une éloquence naturelle, d’une certaine audace de caractère, l’émotion qu’ils produisent, les sympathies qu’ils éveillent, s’étendent comme la flamme, et occasionnent parfois de terribles embrasements. Telle fut la célèbre et infortunée Jeanne Darc. Cette fille, que Voltaire a si indignement violée, que son siècle a trahie, cette pucelle que personne en son temps n’a comprise, et que de nos jours le ciseau d’une autre jeune fille a rendue populaire, n’était point, comme le prétend M. Lélut, hallucinée de l’imagination et des sens ; mais, selon notre définition, hallucinée de l’entendement. Chaste, douce et pieuse, pleine de courage et aimant sa patrie comme une Charlotte Corday, ayant pour toute philosophie, en un siècle d’ignorance, les leçons de son curé, Jeanne Darc était idéomane : son idée fixe était qu’elle devait faire sacrer le roi à Reims et chasser les Anglais. Mais comment expliquer cette hallucination de jeune fille, à laquelle le royaume dut sa délivrance ? Nous ne croyons pas à l’inspiration surnaturelle ; d’ailleurs, l’Église a condamné Jeanne comme sorcière et ne l’a jamais réhabilitée : pour les philosophes, ils n’ont jamais pu que sourire de sa mission politique, tout en admirant son caractère.

Dans certaines organisations, lorsque pour la première fois l’âme passe de l’opération instinctive à l’opération réfléchie, et que l’entendement, d’abord inconscient de lui-même, commence à s’illuminer de la raison, le passage est si prompt, l’éclair est si puissant et si rapide, le saisissement si universel, que l’intelligence, effrayée, éperdue, en reste comme paralysée et perdue dans quelqu’une de ses facultés. Si donc, dans ce moment où une vérité générale s’empare de la conscience, la perception est irrégulière ou incomplète, alors il s’établit pour toujours dans l’âme un préjugé, une superstition, une sorte de vision fantastique, qui obsède et fascine l’individu.

Dans Jeanne Darc, le sentiment patriotique, exalté par les discours du village, lui fit tout à coup entrevoir qu’un coup de main hardi sauverait la nation, et que le sacre du roi, produisant sur le