Page:Proudhon - De la création de l’ordre dans l’humanité.djvu/57

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


art, c’est-à-dire quelque chose d’essentiellement arbitraire, duquel on peut disputer sans fin, sans avoir jamais raison ni tort ; enfin que le dernier mot de la Politique est la force. Nous verrons plus tard comment la fabrication des lois se transforme peu à peu en description des lois : contentons-nous, quant à présent, de signaler les superstitions politiques et judiciaires qu’engendra l’idée d’autorité.

91. Comme les lois de la nature étaient définies un acte de la volonté divine, de même les lois civiles furent considérées comme l’expression de la volonté du souverain. Dès lors, l’essentiel fut, pour les peuples, non de contrôler la vérité de la loi, mais de s’assurer de l’idonéité du juge, de la légitimité du prince. Or en quoi consistaient cette idonéité et cette légitimité ? Dans la possession de certains signes ou ornements, et dans l’accomplissement de certaines cérémonies. De là une symbolique gouvernementale et judiciaire, faisant pendant à la symbolique religieuse : le roi fut inauguré par une onction ; il porta un sceptre et une couronne, il s’assit sur un trône, et fut l’ombre de Dieu. Le magistrat eut aussi ses insignes, sans lesquels toutes ses opérations eussent été nulles ; les jugements furent assujettis à des formalités, rendus avec appareil, exécutés solennellement. Mais c’est surtout dans la procédure et l’enquête que la superstition établit son règne : il suffit de rappeler les jugements de Dieu, la procédure secrète et la torture. Une sorte d’efficacité étant attribuée à tous ces rites, on finit par y voir la source de la légitimité du prince et de l’infaillibilité du juge ; la personne des rois fut sacrée ; et les jugements justes, c’est-à-dire rendus selon les formes prescrites, devinrent irréformables. — Présentement, les formalités imposées aux tribunaux, débarrassées d’une grande partie de leur antique appareil, se rapprochent davantage des méthodes analytiques et synthétiques ; mais combien il reste à faire encore, et que de résistances à vaincre !….

92. Je ne pousserai pas plus loin ces exemples, que tout le monde peut multiplier à son gré ; je dirai, en me résumant, que la confusion des rapports avec les causes, et l’espoir chimérique, bien que rationnel en un sens, de tout expliquer et de tout produire à l’aide de ces dernières, constituent l’essence de la philosophie ; que c’est elle qui a introduit la superstition dans la religion [1] ; elle qui, par son impuissante méthode, a si longtemps entravé le progrès des sciences ; elle qui a multiplié les discordes, allumé le fana-

  1. D’après l’origine que nous assignons à la philosophie, on comprend que l’athéisme et la superstition puissent fort bien s’allier ensemble, cette apparente contradiction n’a plus rien qui étonne.