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pent, l’homme, le hibou, ne pouvait-elle aussi produire des phénix, des centaures, des hippogriffes, des licornes, des sirènes, des chevaux ailés, des animaux parlants, des arbres aux pommes d’or, des plantes douées de sucs merveilleux, capables de rendre ceux qui en boiraient invulnérables et immortels [1] ? L’anatomie et la physiologie comparées répondent positivement : Non, cela n’est pas possible ; et la métaphysique, ainsi que nous le verrons plus tard, donne la raison transcendante de ce jugement. Eh bien, quel est, encore aujourd’hui, je ne dis pas le théologien, mais le philosophe, qui osât à ce point limiter la puissance divine ?

88. M. Dumas a écrit tout au long l’histoire philosophique (lisez superstitieuse) de la chimie ; et il serait à désirer qu’un travail analogue fût exécuté sur toutes les sciences. Dans cet excellent ouvrage, on voit les chimistes s’opiniâtrer à poursuivre la découverte d’une panacée et le secret de la transmutation des métaux, sur la foi de ce principe que la nature est toute-puissante dans ses éléments, qu’il ne s’agit que de mettre en jeu leurs vertus latentes pour opérer des prodiges, en un mot sur la foi de l’idée de cause. Et ce qui surprendra peut-être, c’est que ceux-là mêmes qui ont renoncé à ces chimères ne sauraient encore prouver, ni par raisonnement, si par expérience, que le grand œuvre soit impossible. En effet, aucun des résultats de l’analyse et de la composition chimique n’est expliqué à priori par la science ; tellement que, sous ce rapport, les effets produits dans les laboratoires peuvent passer pour autant de merveilles. Comment donc la formation d’un sel, la désoxydation d’un métal, la concentration d’un acide, si surprenantes par elles-mêmes, n’eussent-elles pas fait espérer de découvrir à la fin l’eau de jouvence, le secret de faire de l’or et de se rendre invisible ?… Ici l’expérience ne nous a point encore appris à prévoir ; toute notre sagesse consiste à ne rien préjuger.

89. C’est Dieu, nous dit la religion, qui, s’entretenant avec notre premier père, lui apprit à parler : c’est Dieu qui, pour punir l’orgueil des premiers hommes, selon les uns ; pour les forcer à se répandre, selon les autres, divisa le langage, et produisit la multitude des idiomes.

Mais, se demanda la philosophie, Dieu qui nous a donné la parole n’a-t-il pu faire parler les bêtes ? Qui nous dit que les animaux n’ont point une langue dont ils se servent entre eux, et que

  1. Les Égyptiens parlaient d’un livre de Thaut sur les trente-six herbes qui servaient aux horoscopes. Dans l’Odyssée, Mercure apporte à Ulysse l’herbe Moly, qui doit le préserver des enchantements de Circé. L’antiquité est pleine de ces superstitions, dont le cours s’est encore accru au moyen âge.