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naquirent de la Beauté, qui, avec la Jeunesse, était fille de l’Air et du Temps [1].

83. L’action philosophique fut certainement la cause déterminante du polythéisme et de la mythologie, comme elle devint par la suite la cause de leur chute et des réformes qui s’introduisirent postérieurement dans la religion. Car, il faut le redire, la religion est essentiellement immuable : les progrès qu’on lui attribue sont dus à l’influence secrète de la philosophie, qui, s’emparant du dogme, le modifie selon ses vues et façonne la religion à son image. Voilà comment s’est produite à la longue la religion quasi-rationaliste de Bossuet ; et ce mouvement, auquel la religion résiste toujours, quelques-uns l’ont appelé révélation progressive, attribuant à la religion ce qu’il est dans sa nature de repousser et de combattre. C’est ainsi que le gouvernement absolu, une fois envahi par les idées de constitution et de liberté, aboutit fatalement à une réforme et une organisation nouvelle : dit-on pour cela que le despotisme est progressif ?

84. L’espoir de deviner la nature et de commander aux éléments en s’emparant des causes produisit une foule de superstitions : les mathématiques mêmes n’en furent pas exemptes. Comme les nombres servaient à exprimer certains rapports, on crut qu’ils étaient causes de phénomènes : de là l’axiome de Pythagore : Les nombres gouvernent le monde. Le livre de la Sagesse dit simplement : Dieu a tout disposé avec nombre, poids et mesure. Ici, le nombre est considéré comme mode ou loi ; là il est pris pour cause : la différence est celle de la science à la superstition.

Toute l’antiquité attribuait des vertus occultes à certains nombres : Pythagore ne jurait que par le nombre quatre. Des pro-

  1. « Bacchus était fils de Jupiter et de Sémélé, c’est-à-dire que le vin est fils du ciel et des montagnes, parce qu’on plante la vigne sur des hauteurs, Bacchus amat colles, et qu’elle a besoin pour fructifier des influences du ciel. Sémélé, pendant sa grossesse, ayant voulu voir Jupiter dans l’éclat de sa gloire et avec sa foudre, en fut consumée, et Bacchus naquit avant terme. Cela signifie que dans les pays chauds la vigne, plantée sur des montagnes, est souvent desséchée par des ardeurs excessives, et qu’alors elle ne peut pas mûrir. Jupiter mit cet enfant dans sa cuisse, et après sa naissance, il fut élevé par le secours des Hyades, des Heures et des Nymphes. Cette fable nous fait entendre que, pour préserver le raisin de la sécheresse, on s’avisa de le mettre à l’ombre, et de planter la vigne sous des arbres ; qu’étant ainsi à couvert, elle mûrit avec le secours des Hyades ou de la rosée ; des Heures, c’est-à-dire du temps ; et des Nymphes, ou de la culture que lui donnent les femmes. » (Bergier, Éléments primitifs des langues.)
    …...La Religion avait divinisé tous les êtres : la Philosophie établit des rapports de cause à effet entre ces divinités.