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sances de son être devienne son seul exercice ; qu’il sache enfin que tout problème que sa raison peut se proposer, elle doit tôt ou tard le résoudre ; que par conséquent il n’est pas pour elle de mystères.

77. À peine sorti des mains du Créateur, l’homme eut un songe fatidique : il rêva de dieux, d’anges, de génies ; il parcourut en esprit la demeure des âmes, et contempla l’Éternel dans sa gloire. Il vit Dieu, sortant d’un éternel repos, séparer les éléments, semer les étoiles à travers l’espace, répandre de toutes parts la pensée et la vie, peupler les cieux de natures légères, pendant qu’il tirait l’homme du limon, et formait la femme du propre cœur de l’homme. Au même instant il fut ravi avec elle en un lieu de délices ; là ils entendirent des voix mystérieuses, des paroles ineffables et des rires sataniques : puis tout à coup, au moment où ils sortaient, tristes, honteux et nus, du séjour d’innocence, il s’éveilla.

78. Longtemps encore l’homme eut des visions pareilles : peu à peu elles devinrent moins fréquentes, et cessèrent tout à fait. Mais jamais sa mémoire n’en perdit le souvenir lugubre : à peine rendu à lui-même, il pose en dogmes ses propres rêves, et s’interdit d’en douter. Source de terreur et de joie, de résignation et d’espérance ; mais principe de discorde, de relâchement et de paresse !… les maux qu’a causés la Religion sont connus : rappelons seulement, à sa dernière heure, ses bienfaits, ses hautes inspirations. C’est elle qui cimenta les fondements des sociétés, qui donna l’unité et la personnalité aux nations, qui servit de sanction aux premiers législateurs, anima d’un souffle divin les poëtes et les artistes, et, plaçant dans le ciel la raison des choses et le terme de notre espérance, répandit à flots sur un monde de douleurs la sérénité et l’enthousiasme. C’est encore elle qui, déjà couverte du voile funèbre, fait brûler tant d’âmes généreuses du zèle de la vérité et de la justice, et, dans les exemples qu’elle nous laisse, nous avertit en mourant de chercher les conditions du bonheur et les lois de l’égalité. Combien elle embellit nos plaisirs et nos fêtes ! quel parfum de poésie elle répandait sur nos moindres actions ! Comme elle sut ennoblir le travail, rendre la douleur légère, humilier l’orgueil du riche, et relever la dignité du pauvre ! Que de courages elle échauffa de ses flammes ! que de vertus elle fit éclore ! que de dévouements elle suscita ! quel torrent d’amour elle versa au cœur des Thérèse, des François de Sales, des Vincent de Paul, des Fénelon ; et de quel lien fraternel elle embrassa les peuples, en confondant dans ses traditions et ses prières les temps, les langues et les races ! Avec quelle tendresse elle consacra notre