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nise un système religieux ; on sait enfin comment les dogmes commencent, comment les dogmes finissent [1].

66. Qu’eussent dit Pascal, Nicole, Arnauld, Saint-Cyran, ces illustres défenseurs de la religion, qui distinguaient avec tant de soin les questions de fait des questions de droit, affirmant avec toute l’Église que l’Église éclairée d’en haut pour l’exposition du dogme, peut être trompée sur des faits et des textes ; qu’eussent-ils répondu à qui leur eût démontré que tel est précisément le cas de l’Église, pour tout ce qui concerne les antiquités hébraïques, l’interprétation des Écritures, les causes de la formation du christianisme, et les fondements de sa propre autorité ? Quelle distinction, quelle subtilité nouvelle eussent-ils inventée pour sauver, je ne dis pas la tradition, puisque la tradition est constante ; je ne dis pas non plus le dogme, puisque le dogme étant surhumain ne peut à priori être nié ; mais les motifs de crédibilité du dogme ?

67. Cette manière d’argumenter par les faits est aujourd’hui la seule qui ait cours dans les masses : le peuple ne connaît rien à la métaphysique de Hume, de Rousseau, de d’Holbach ; il a ri des plaisanteries de Voltaire, mais elles ne l’ont pas persuadé. Le peuple vient aux faits.

Jamais on ne parla tant de Jésus-Christ, dans le monde profane, que depuis dix ans : or qu’en font ceux qui en parlent ? un sage, un essénien, un réformateur : personne ne s’avise d’en faire un dieu. Jésus, disent les communistes, fut une âme généreuse, dévorée de l’amour du peuple, et qui mourut pour une vérité sainte, pour le dogme de la fraternité. Dès lors il suffit : Jésus n’est plus qu’un saint révolutionnaire, ayant sa place à côté de Saint-Just, de Babœuf ou de Socrate, selon la dévotion des gens. Cette idée, rapidement popularisée, enlève chaque jour des milliers d’adorateurs à la croix ; et le peuple, qui persiste à se dire chrétien, se trouve tout à coup déiste [2].

  1. Titre d’un ouvrage de M. Jouffroy. — Dans ses œuvres posthumes, ce philosophe a confirmé, relativement à la religion, toutes les opinions qu’il avait émises dans ses précédentes publications. Il en résulte que M. Jouffroy admet comme vérités philosophiques, c’est-à-dire, démontrables, mais non comme vérités révélées ou inaccessibles à la raison, les théorèmes de métaphysique enveloppés sous les dogmes religieux, et que ces dogmes eux-mêmes, pris dans leur sens littéral, il les rejette. En d’autres termes, M. Jouffroy, séparant de la religion les vérités générales que suppose la religion, accepte les unes et nie la réalité de l’autre.
  2. Les philosophes y mettent plus de façons et moins de franchise : ils croient, ou font semblant de croire que Dieu s’est révélé à Abraham, à Moïse, aux prophètes, et que la divinité était immanente en Jésus ; mais ils soutiennent en même temps que Dieu s’est révélé aussi aussi à Platon, à Bouddha, à Luther, et que tous les hommes sont pleins du Saint-Esprit. Or, si tout est miracle, incarnation et révélation dans la société, il n'y a plus ni révélation, ni incarnation, ni miracle.