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cessions, tes aumônes, tes confréries et tes talismans, sont moins à mes yeux que cet adage : Qui travaille, prie.

59. Quittons ce style, dont on a tant abusé, et qui n’est propre qu’à amuser des enfants et des femmes.

Tous ces hommes sont sortis du sanctuaire ; tous ont été formés à l’école mystique, inintelligente et immobile du clergé ; tous également dépourvus de génie inventif et organisateur, saturés de phrases orientales et de fatras théologique, se disent ou se croient révélateurs. Accoutumés aux figures et à la pompe des livres hébreux, ils prennent pour grandeur d’idées l’exaltation de leurs sentiments ; parce qu’ils sont violemment émus, ils s’imaginent que leur intelligence est forte, et toujours, après de magnifiques oraisons, ils retombent, sans idées, dans l’atonie et l’impuissance [1].

  1. Et remarquons-le bien : ce vice ou défaut d’intelligence que nous venons de signaler dans le prêtre, ne vient pas de la nature, mais du métier. Où trouver une imagination plus riche, une éloquence plus pathétique, un art de style plus consommé, qu’en M. de Lamennais ? Quel homme sembla jamais, plus que lui, destiné à représenter son siècle ? Mais la religion a pour jamais comprimé cette grande âme, en l’occupant de ses monstres et de ses chimères.
    …...Ce fut une singulière controverse, que celle soulevée par M. de Lamennais dans l’Essai sur l’indifférence en matière de religion. Entreprendre de prouver à Cicéron, Brutus, Scipion, Atticus, César, Horace, Virgile, Mécène, qu’ils avaient tort de rire de Pluton et des Euménides, de la naissance de Minerve et de l’incarnation de Bacchus ; que Cerbère avec sa triple gueule pourrait bien les dévorer, et qu’il y allait pour eux d’une éternité de peines dans le Tartare, s’ils continuaient à se moquer des augures et des sacrifices, à négliger les ablutions et les féries ; tandis qu’ils jouiraient de la vision béatifique dans l’Élysée, s’ils se montraient humbles et fervents adorateurs d’Ammon ; qu’un homme raisonnable ne pouvait négliger de si précieux intérêts, et que la chose, toute affaire cessante, devait être au plus tôt examinée : une semblable pensée, dis-je, eût été le comble du délire, si la bonne foi du prêtre n’avait excusé l’écrivain. Que d’érudition, d’éloquence et de chaleur d’âme, quel luxe de raisonnement, furent déployés dans cette inconcevable dispute ! Le sacerdoce fut ému ; les libertins tremblèrent, les littérateurs admirèrent le talent de l’orateur, et le monde rit beaucoup. Se pouvait-il, en effet, une plus étonnante alliance de la raison et de l’absurde ? Et admirez la force des mauvaises influences ! Il fallut vingt ans à ce vigoureux génie pour comprendre qu’un honnête homme pouvait très-bien ne pas aller à la messe, jamais ne faire ses pâques, violer les prescriptions de l’Église et mourir sans sacrements, dans la plus parfaite sécurité de conscience. Ceux que possède la crainte du diable sont bien possédés ! Il en a coûté de plus grands efforts à M. de Lamennais, pour quitter le catholicisme que pour composer tous ses ouvrages ; cette abjuration n’a pas fait moins d’éclat, et c’est peut-être en quoi l’illustre converti a eu tort.
    …...Quand ensuite M. de Lamennais, guéri de sa fièvre catholique, apostolique et théocratique, voulut travailler à la cause de la liberté, déjà il n’était plus temps : le froc du prêtre tenait à sa chair comme la chemise empoisonnée du centaure aux épaules d’Hercule. En changeant de cotte, M. de Lamennais ne changea pas de méthode ; et si quelque chose peut troubler ses dernières années, ce sera le regret d’avoir été chrétien trop longtemps.