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furent les cours d’appel, la hiérarchie des tribunaux, et, à la fin, la Centralisation.

Mais là encore, l’abus étouffait le bien : « Les justiciers, dit Loyseau, établis par les comtes, vicomtes et châtelains, non contents d’avoir usurpé toute justice, ont entrepris encore le droit de ressort, tel qu’avaient leurs supérieurs, ayant concédé eux-mêmes d’autres justices sous les leurs. Et ceux encore auxquels ils les ont concédées en ont par après accordé d’autres, de sorte que cela est allé presque à l’infini. Et il se trouve en plusieurs endroits quatre degrés de juridiction seigneuriale, et qu’il faut passer par six justices, avant qu’avoir arrêt. Comme, par exemple, au comté de Dunois la justice de Rameau ressort à Prépalteau, Prépalteau à Montigny, Montigny à Châteaudun, Châteaudun à Blois, et Blois au parlement : de cette sorte, les procès vivent autant que les hommes. »

513. Qu’est-ce donc que la féodalité ?

« C’est, répond Filangieri, une espèce de constitution où l’État est divisé en une multitude de petits États, la souveraineté en une foule de souverainetés… ; où l’exercice de l’autorité n’est point distribué, mais où l’autorité est elle-même fractionnée et aliénée ; c’est un gouvernement qui rompt le lien social au lieu de le resserrer, qui donne au peuple plusieurs tyrans au lieu d’un roi ; qui, au lieu d’empêcher le monarque de faire le mal, multiplie autour de lui les obstacles qui l’éloignent du bien ; qui place entre le prince et le peuple un corps puissant toujours occupé à usurper les droits de l’un et à opprimer l’autre ; qui, en un mot, mêlant sans cesse une aristocratie tumultueuse à un despotisme divisé, offre la dépendance de la monarchie sans l’activité de sa constitution, et le tumulte de la république sans sa liberté : tels sont les caractères du système féodal. »

Il n’est pas un trait de ce tableau qui ne puisse encore aujourd’hui, dans le pays le plus avancé de l’Europe, trouver son application. Comme système politique, la féodalité est tombée sous les efforts réunis des communes et des rois : mais dans l’administration, l’industrie, la justice, l’instruction publique, l’armée, la féodalité nous étouffe encore.

514. La féodalité est jugée : les travaux des modernes en ont fait sentir à fond les vices et les impossibilités. Disons pourtant, à l’honneur de l’Humanité, que cet effroyable système a eu sa raison d’existence et sa destinée providentielle, en dehors des prévisions des gouvernements et des préjugés religieux. Ce fut une immense protestation contre le débordement monastique qui, au moyen âge, aidé du concubinage des prêtres et de l’omnipotence